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À quatre ans de l’échéance présidentielle de 2030, une interrogation majeure traverse les esprits avertis de la scène politique ivoirienne. Le RHDP est-il encore un parti de terrain ou est-il devenu une machine administrative déconnectée de sa base?
Dans la région du Gbêkê, le constat est amère. Le militantisme y a pris un sérieux coup. En cause, une mauvaise application par les apparatchiks locaux d’une réforme pourtant ambitieuse, celle de 2022, qui a instauré les secrétariats départementaux avec pour objectif de rapprocher le parti des militants et de dynamiser l’animation politique locale. Sur le terrain politique, cette réforme apparaît aujourd’hui comme un échec structurel. Au lieu de renforcer la base, elle l’a plutôt fragilisée.

À l’origine, les secrétaires départementaux élus devaient être les chevilles ouvrières du parti, dotés de moyens logistiques et financiers pour encadrer, mobiliser et animer le parti à la base. Mais très vite, l’architecture a été bouleversée par l’instauration des coordonnateurs régionaux et coordonnateurs régionaux associés majoritairement issus du gouvernement. Cette superposition de responsabilités a engendré confusion, rivalités de leadership. Elle a surtout créé une paralysie de l’action politique. Des responsables nommés du jour au lendemain sont devenus calife à la place des élus. Privés de moyens, marginalisés dans les décisions, les secrétaires départementaux sont devenus, pour beaucoup, des acteurs de second plan. Quant aux coordonnateurs régionaux ou associés, aux secrétaires nationaux, censés impulser une dynamique, ils sont aujourd’hui pointés du doigt par de nombreux militants pour leur gestion approximative et leur incapacité à structurer efficacement le terrain. En effet, il est reproché à ces derniers de trouver l’occasion de faire la promotion de leurs proches non élus à des postes de responsabilité au niveau local du parti. Pire, certaines dérives ont fini par installer un climat de méfiance et de frustration. Les sanctions prises à l’encontre de militants, y compris des responsables départementaux à l’issue des dernières législatives, portent l’empreinte de décisions controversées attribuées à certains coordonnateurs régionaux. Le cas de Béoumi par exemple est révélateur. Des voix s’élèvent pour dénoncer une volonté de sanction visant Jean-Marc Kouassi, secrétaire départemental et maire de la commune, dans un contexte où les responsabilités mériteraient d’être objectivement situées, y compris du côté de la coordination régionale associée incarnée par Sidi Touré.
Ce type de gestion, perçu comme sélectif et parfois injuste, contribue à désarticuler davantage un appareil politique déjà fragilisé. Pendant ce temps, la base militante s’effondre. Les structures spécialisées, UJ-RHDP, UF-RHDP, UE-RHDP, sont devenues pour l’essentiel des coquilles vides. Les comités de base ont quasiment disparu, les délégués de secteur sont sans missions véritables. Les militants, livrés à eux-mêmes, manquent de repères, de formation et de motivation. À Bouaké, pourtant cœur stratégique du RHDP, les onze secrétariats départementaux peinent à exister politiquement. Il s’agit dans l’espace communal du maire Amadou Koné ( Dare es Salam), des députés Paul Dakuyo ( Belleville), Bema Fofana, Ba Karamoko ( Sokoura), Silué Pegabila(Zone) , des députés suppléants Moriba Touré ( Koko), Touré Souleymane ( Air France et Yabre Youssouf ( Ahougnansou). Hormis Paul Dakuyo qui anime régulièrement son département, les autres sont quasiment à la traîne pour faute de moyens financiers ou d’indisponibilité. En sous-préfecture, nous avons Fatoumata Traoré ( Bouaké), Habonouan Louis Kouakou dit Ampirus( Brobo) et Koffi Elvis ( Djebonoua).


De Béoumi à Sakassou, en passant par Botro, l’inertie s’est installée. Or, un parti politique ne se décrète pas. Il se construit dans la proximité, l’écoute et l’engagement quotidien. Le militantisme ne se gère pas comme une administration. Il se nourrit de présence, de moyens et de reconnaissance. De nombreux militants estiment qu’en confiant le parti à Paul Dakuyo à Bouaké, il saura le booster vers des rives reluisantes pour les élections de 2030. C’est l’avis du délégué de secteur de Tchelekro Honaté Henri Joël.
En affaiblissant ses relais de terrain, la réforme de 2022 a sapé l’un des piliers fondamentaux du RHDP à savoir son enracinement populaire.
À l’horizon 2030, le danger est donc réel. Car un parti sans base active est un parti vulnérable. Et aucune stratégie électorale, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut compenser l’absence de militants engagés sur le terrain. Il est donc urgent d’engager des réformes profondes. Cela passe par une clarification des rôles entre coordonnateurs régionaux et secrétaires départementaux, une redistribution équitable des moyens, une gouvernance plus inclusive et plus transparente, ainsi qu’une réhabilitation du militant de base dans le dispositif politique. Il faut également mettre fin aux pratiques de sanctions perçues comme arbitraires, qui minent la cohésion interne. Le RHDP joue ici bien plus qu’une simple réorganisation interne. Il joue sa capacité à mobiliser, à convaincre et à gagner en 2030. Faute de quoi, le parti risque de découvrir, même s’il pense que l’opposition sur place est décadente, à ses dépens, qu’on ne remporte pas une élection avec une base démobilisée et démotivée.

Alla Kouamé

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