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Loin d’être un livre « bilan » sur les vingt ans de règne de l’actuel souverain chérifien, Le Roi. Le Maroc de Mohammed VI est plutôt un témoignage sur « la situation actuelle et les évolutions récentes du Maroc ». Diplomatie, politique intérieure, économie, entre autres, cet essai dresse un état des lieux aussi précis et exhaustif que possible. La bienveillance qui y est présente n’empêche cependant pas les auteurs de mettre le doigt sur des questions où les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes. Ainsi de l’expérience du Parti Authenticité et Modernité, initiative et émanation de proches du roi, qui n’a pas pu occuper la place espérée dans l’échiquier politique, idem du hirak qui a plombé la sérénité sociale et politique du royaume que Mohammed VI avait réussi à diffuser par son habileté politique. Dans cet ouvrage, Valérie Morales-Attias et Guillaume Jobin relatent des situations vécues et ont recueilli des témoignages pour dresser un portrait « le plus juste, équilibré et objectif possible ». Le roi Mohamed VI y apparaît comme le premier diplomate du royaume avec ses déplacements qui l’ont mené aux quatre coins du monde, de la Chine à la Russie, de la France aux pays africains, avec comme objectif d’attirer des investissements, d’ouvrir des marchés et de poser des partenariats nord-sud et sud-sud gagnant-gagnant. Bien ancré dans la sphère du monde arabo-berbère au sein duquel il cultive volonté d’unité et respect des différences. Souverain dont nombre de partenaires louent la vision claire, Mohammed VI est aussi présenté comme un amoureux des arts et des lettres. Autant d’éléments que les auteurs ont voulu mettre à profit pour narrer le Maroc tel qu’ils le ressentent et dont ils ont accepté de nous entretenir.

Le Point Afrique : Le sujet central de votre livre est-il le Maroc ou bien Mohammed VI ?

Guillaume Jobin : Les deux ! Le sujet central du livre, c’est le Maroc, mais considéré dans seulement ce qui a un rapport avec l’action du roi, sinon, nous aurions écrit 800 pages.

Valérie Morales-Attias : Il est en effet difficile de dissocier le pays et son roi lorsqu’il s’agit des grands changements qu’a connu le Maroc ces dernières années. Il en est souvent le principal instigateur. Notre travail est un condensé de faits politiques, économiques, internationaux, sans oublier le « fait royal », en termes de personnalité et de style.

Pourquoi consacrer tout un livre au Maroc de Mohammed VI ?

G. J. : Aucun livre récent ne parle du Maroc actuel, soit ce sont des ouvrages à charge, soit des essais relevant plus de la communication qu’autre chose. Notre livre est un grand reportage pour faire connaître aux Français et aux Marocains ce qu’est ce pays aujourd’hui.

V. M.-A. : Nous étions étonnés devant le nombre d’inexactitudes que nous entendions ou lisions concernant le royaume, en France, notamment dans plusieurs médias réputés sérieux. Il nous a paru important de remettre certaines choses à leur place et avons estimé qu’en tant que résidents marocains, nous pouvions écrire quelque chose de nouveau sur le sujet.

Pourquoi avez-vous choisi de le coécrire ?

G. J. : Je connais et apprécie Valérie sur le plan professionnel depuis des années. Nous ne sommes d’accord sur rien, sauf sur notre vision du Maroc. C’est difficile d’écrire à deux. Il faut harmoniser les styles. Par ailleurs, Valérie s’est montrée d’une intransigeance obsessionnelle sur la vérification de nos informations.

V. M.-A. : C’est la première fois que je travaille avec quelqu’un et je dois dire que ça s’est vraiment bien passé. Nous n’avons ni l’un ni l’autre des ego surdimensionnés et chacun a su tenir compte des remarques de l’autre sur son travail. C’est une histoire de confiance envers son coauteur et c’est important. Je dois reconnaître que j’ai eu quelques difficultés à suivre le rythme de Guillaume qui travaille très vite, alors que moi, il me faut plus de temps pour agencer mes idées.

Vous êtes tous deux Français résidents au Maroc depuis plusieurs années. À quels lecteurs vous adressez-vous en priorité : les Marocains ou les Français ?

G. J. : Notre cible ? C’est la deuxième difficulté que nous avons eue pour écrire ce livre. Il fallait éviter de dire des évidences ou des banalités pour intéresser les Marocains et rester assez synthétique pour que les Européens nous comprennent.

V. M.-A. : Je pense qu’un livre est un « bon » livre à partir du moment où il enseigne quelque chose ou offre des informations un peu pointues. Très orgueilleusement, je pense que notre livre peut trouver lecteurs dans toutes les régions du monde.

LD’où vous vient ce fort tropisme marocain ?

G. J. : Tous les étrangers qui viennent au Maroc ont ce tropisme marocain grâce à l’accueil, au sourire, à la gentillesse des Marocains. Quand on vit ici, il faut s’adapter aux contraintes locales, lesquelles ne sont jamais aussi fortes pour un « mâle blanc », diplômé, français et connu que pour un Marocain moyen.

V. M.-A. : C’est vrai, ce tropisme? Je suis totalement attachée au Maroc et je n’ai pas les mots pour l’expliquer.

Dans cet essai, vous revendiquez l’objectivité de votre analyse, alors que le portrait du roi peut apparaître tout simplement apologétique à certains. Comment expliquez-vous vous cette apparente contradiction ?

G. J. ? V. M.-A. : L’idée de notre livre est née de notre appréciation très positive de la politique diplomatique du roi. En creusant le sujet, sans jeu de mots, nous avons le sentiment que rien de positif et de concret ne se passe vraiment au Maroc sans l’impulsion royale. L’initiative privée ? Les propositions des politiques et de la société civile ? Difficile de trouver des exemples à mettre en évidence.

Est-ce difficile d’écrire en 2019 sur le Maroc et la monarchie et comment avez-vous évité l’écueil des fameuses lignes rouges ?

G. J. : Les fameuses « lignes rouges » qu’on nous ressort régulièrement, je n’y crois pas. J’ai souvent parlé, écrit, publié sur l’islam, le roi, le Sahara sans aucun souci. L’art est dans la forme ou comme en cuisine, dans la présentation. Le Marocain en général n’apprécie pas l’agressivité ou la mauvaise foi flagrante. Les vraies lignes rouges résident dans l’appel à l’anarchie ou à l’insoumission, par exemple, lors des troubles d’Al-Hoceima ou de Laâyoune.

V. M.-A. : Je crois qu’il ne reste plus beaucoup de véritables lignes rouges. Ce n’est pas le style du Souverain que d’entretenir cette forme de crainte. Ces dernières années, les paroles, publiques et privées, se sont détendues. Sauf quand il s’agit de règlements de comptes politiques. Là, c’est une autre histoire.

G. J. : Les éléments vraiment conservateurs ne sont pas au Palais, d’ailleurs nous avons intitulé un chapitre « Roi progressiste d’un pays conservateur ».

A-t-il été difficile de décoder le « système », de pénétrer dans ses arcanes pour en étudier les rouages ?

G. J. : Décoder le système marocain n’est pas trop compliqué, surtout après avoir écrit quatre livres sur le sujet. Mon fil conducteur reste le même de « Lyautey, le Résident » à « Le Roi », en passant par « Route de Zaërs » et « Route d’Anfa ». Ce qui est difficile, c’est de démêler le vrai du faux, le ragot du fait, le mensonge de la réalité, au Maroc comme ailleurs.

V. M.-A. : Nous vivons tous deux au Maroc depuis de longues années et, en tant que journalistes, nous avons nos sources et connaissons bien les rouages. Dans ce sens, on peut dire que nous maîtrisons le sujet et qu’il nous a suffisamment passionnés pour avoir envie de publier ce livre.

De nombreux pays arabo-musulmans sont aujourd’hui en pleine déliquescence (montée islamiste, guerre, crise économique, etc.). Comment voyez-vous l’avenir du Maroc ?

G. J. : Le monde arabe « paie » son absence de distanciation du fait politique de la religion. Le tout dans un contexte de conflit permanent entraîné par Israël et les États-Unis, a généré une crise identitaire qui a succédé aux luttes anticoloniales sans une période de répit.

V. M.-A. : Je pense sincèrement que les problèmes actuels que rencontre le Maroc n’ont pas le même destin mortifère que celui des pays arabo-musulmans dont vous parlez.

G. J. : En ce qui concerne le Maroc, je reste optimiste parce que la monarchie est un garde-fou contre le négativisme des « gauchistes » et les fantasmes des « Barbus ». La preuve de mon optimisme : je viens d’acheter une maison à Rabat !

V. M.-A. : J’ai également acheté un appartement à Casablanca? J’ai donc bon espoir pour les prochaines élections.

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