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Karl Marx a suggéré que l’histoire a tendance à se répéter deux fois : « la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce ».

En effet, si le passé ne se copie jamais à l’identique, il existe des mécanismes de pouvoir, des schémas, des crises, des comportements humains ou des erreurs géopolitiques qui traversent les époques en se dupliquant.

C’est ainsi que certains événements historiques, notamment dans le domaine politique, semblent souvent se faire écho, confortant l’impression que la société concernée avance en spirale plutôt qu’en ligne droite. Dès lors, si tant est que les mêmes causes produisent les mêmes effets, alors la préconisation de Karl Marx est juste.

L’annonce du renvoi du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko et de tout son gouvernement par le président Diomaye Faye, dans la nuit du 22 mai 2026, est l’aboutissement d’une situation qui partage de nombreuses similitudes avec celle qui a abouti, le 17 décembre 1962, au limogeage du président du Conseil Mamadou Dia par le président Léopold Sédar Senghor.

Le tempérament de Senghor et de Dia, la nature de leurs relations personnelles, leur approche vis-à-vis de la France sont à s’y méprendre semblables à ceux qui ont structuré les rapports entre Sonko et Faye durant les deux années passées à la tête du Sénégal.

Les deux duos, Senghor-Dia et Faye-Sonko, sont arrivés au pouvoir avec la volonté de restructurer en profondeur l’appareil d’État.

Leur gestion de l’État sénégalais a été arbitrée par un parti omnipotent : l’Union Progressiste Sénégalaise du temps de Senghor-Dia et, aujourd’hui, le PASTEF.

Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia sont les deux pères fondateurs du Sénégal indépendant. Leurs relations furent d’abord marquées par une profonde amitié et une alliance politique exemplaire qui les ont conduits à proclamer l’indépendance du Sénégal et à le diriger ensemble : Senghor comme président de la République, chargé des relations extérieures et du respect des équilibres républicains, et Dia comme Premier ministre, détenteur de la réalité du pouvoir en tant que chef de l’Exécutif et ordonnateur de la politique économique et de la gestion intérieure du pays. Cette entente devait déboucher sur une rivalité historique et une rupture avec l’arrestation et l’emprisonnement de Dia.

Les deux hommes ont quitté en 1948 la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) pour créer le Bloc Démocratique Sénégalais (BDS). À l’indépendance, en 1960, ils mettent en place un régime bicéphale. Mais très vite, des divergences idéologiques et stratégiques vont construire, semaine après semaine, le mur qui va les séparer deux ans plus tard.

Dans ce couple, Senghor était l’intellectuel de haut vol, mesuré dans ses prises de parole publiques et prônant une coopération étroite avec la France ainsi qu’une ouverture internationale du pays.

En dehors du qualificatif d’intellectuel de haut vol, le président Faye partage avec Senghor cette modération et cette mesure dans la conduite de la politique étrangère du Sénégal.

Dia était tout son contraire. Leader charismatique doté d’une forte personnalité, il était l’idéologue du parti, avec une forte emprise sur les militants qu’il pouvait mobiliser par milliers au seul claquement des doigts, comme Sonko d’ailleurs.

Mamadou Dia prônait ainsi un socialisme africain plus radical, axé sur l’austérité, le rejet des structures coloniales, notamment la fin de la monoculture de l’arachide, et une politique de non-alignement.

Alors que Senghor, comme Faye, s’appuie sur la légitimité institutionnelle, Dia, comme Sonko, était conforté par une légitimité populaire et militante.

Les partisans des deux hommes, notamment au Parlement, se mirent en rang de bataille. Le 17 décembre 1962, les partisans de Senghor déposent une motion de censure pour renverser le gouvernement de Mamadou Dia. Mais, jugeant cette motion irrecevable, ce dernier ordonne à la gendarmerie de boucler l’Assemblée nationale, et plusieurs députés sont mis aux arrêts. Bravant cette interdiction, le président de l’Assemblée nationale, Lamine Gueye, sous les ordres de Senghor, fait siéger 47 députés à son domicile, qui votent à l’unanimité la motion renversant le gouvernement de Dia. Ce dernier est arrêté le lendemain sous l’accusation de tentative de coup d’État et passera 12 ans en prison.

L’évolution des rapports entre Sonko et Faye n’ira peut-être pas à cette extrémité, mais la consommation de ce divorce, programmé dès leur prise de pouvoir, ouvre pour le Sénégal une séquence d’incertitudes.

Il est évident que Sonko considère que Faye porte ses habits et que c’est lui qui devrait être président, et non ce dernier. Son « terra meeting », organisé le 8 novembre 2025, a confirmé que c’est lui qui jouit de la légitimité populaire pour diriger le pays et que 2029 est un délai d’attente trop lointain.

Du fait de ses nombreux déboires judiciaires, notamment une condamnation à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse » en juin 2023, et une condamnation définitive par la Cour suprême à six mois de prison avec sursis pour diffamation en janvier 2024, Sonko a perdu ses droits civiques.

Ne pouvant donc être candidat à l’élection présidentielle du 24 mars 2024, puisqu’il ne bénéficiera d’une loi d’amnistie que le 14 mars, soit 10 jours avant l’échéance électorale qui lui permettra de sortir de la prison du Cap Manuel de Dakar en compagnie de Diomaye Faye, lui aussi emprisonné depuis 7 mois pour appel à l’insurrection, Sonko se résoudra à faire campagne pour le candidat de substitution désigné par le PASTEF.

Après l’élection de Diomaye Faye, sous le slogan « Diomaye moye Sonko » dès le premier tour de l’élection présidentielle du 24 mars 2024, face au candidat du pouvoir sortant, Ousmane Sonko, nommé Premier ministre le 2 avril 2024, commence à compter le temps qui reste jusqu’en 2029, date de la prochaine élection présidentielle.

Les signes de son impatience deviennent visibles, tout comme son inconfort d’être obligé de jouer les seconds rôles alors qu’il détient la légitimité populaire.

Les tensions et autres divergences vont s’additionner au fil des mois : sur la gestion de l’énorme dette publique héritée de l’exécutif précédent, sur la renégociation de certains contrats miniers et gaziers, sur l’orientation et la direction de la coalition « Diomaye Président », sur la personnalisation du pouvoir avec la mise en garde publique du président Faye contre une « personnalisation excessive » du parti au pouvoir autour de la figure de son Premier ministre, rappelant que l’action du gouvernement devait servir un projet global et non un seul homme.

Diomaye Faye, que beaucoup ont décrit comme un homme de paille sans envie, s’est pris au jeu du pouvoir et, face à l’impatience de son mentor, a également intrigué.

En effet, poussé à la faute par son bouillant et très populaire Premier ministre, c’est bien lui qui a tiré la première salve en voulant capturer le parti par l’éviction de nombreux de ses cadres historiques, au profit de personnalités hétéroclites issues des courtisans qui gravitent autour du palais présidentiel.

Selon les commentateurs, cette manœuvre avait pour finalité de « reconstituer, à l’intérieur du gouvernement, un centre de gravité distinct de celui que représentait la primature ».

Ayant échoué à prendre le parti, il a restructuré sa propre coalition « Diomaye Président » pour en faire une véritable force politique autonome du PASTEF, en la dotant de textes fondateurs officiels et en nommant l’ancienne Première ministre Aminata Touré superviseure générale.

Cette réorganisation, qui a marqué un tournant dans l’équilibre des pouvoirs au sommet de l’État sénégalais, a amené quelques semaines plus tard le Premier ministre à réagir, en décembre 2025, avec l’annonce publique de sa candidature à l’élection présidentielle de 2029.

Cette situation inédite, d’un Premier ministre qui annonce d’autorité, quatre ans avant l’échéance, sa candidature pour succéder à celui qui l’a nommé, dans un moment de défiance entre les deux hommes, a été considérée par les commentateurs comme une inversion de la grammaire de l’exécutif qui dirige le Sénégal depuis avril 2024.

Dans cette logique d’action-réaction entre les deux hommes, le président Faye, qui ne ratait plus une seule occasion pour rappeler l’article 49 de la Constitution lui conférant le pouvoir de nommer et de révoquer le Premier ministre, a entamé, avec sa coalition, les préparatifs des futures échéances locales et municipales prévues pour se tenir au plus tard en janvier 2027.

Comme pour Senghor et Dia, le dénouement de toutes ces intrigues, de cette lutte de pouvoir digne de la série _Game of Thrones_, dont la principale morale suggère que le pouvoir ne récompense que ceux qui comprennent les rouages politiques, la manipulation et l’art des alliances, s’est déroulé le 22 mai au Parlement.

En effet, trois heures avant son limogeage, Ousmane Sonko avait affiché publiquement ses désaccords avec le chef de l’État à la tribune de l’Assemblée nationale, où il s’est présenté comme quelqu’un « qui ne s’incline pas aveuglément », affirmant notamment que « le Président a fait une erreur » et revendiquant son autonomie dans la gestion du gouvernement.

Ce réquisitoire est resté visiblement en travers de la gorge du président, qui a réagi, trois heures plus tard, par la publication d’un décret mettant fin aux fonctions de son ancien mentor et de son gouvernement.

Vu la répartition des 165 députés qui composent le Parlement sénégalais entre le PASTEF (130), Takku Wallu Sénégal (16), la coalition Jàmm ak Njariñ (7) et 12 issus de différents petits mouvements, on se demande avec qui le président Faye va-t-il diriger le pays durant les quatre années à venir.

Après l’éviction de Mamadou Dia en décembre 1962, Léopold Sédar Senghor a consolidé son pouvoir à travers l’instauration d’un régime présidentiel fort, la suppression du bicéphalisme, la caporalisation de l’opposition institutionnelle et des syndicats grâce à l’appui de l’armée et du parti unique. Impossible qu’une telle situation soit possible dans le Sénégal d’aujourd’hui.

Toute chose qui ouvre de grandes incertitudes pour ce pays qui se distingue pourtant des autres pays africains par sa stabilité politique et sociale.

Prof. Moritié

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