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L’Assemblée générale des Nations Unies, par un vote majoritaire de 123 membres sur 193, a adopté le 25 mars 2026 la résolution (A/80/L.48) qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique des esclaves africains de « plus grave crime contre l’humanité ».

Ce texte, porté par le Ghana et endossé par l’Union africaine, a été voté par tous les pays africains, à l’exception de deux qui étaient absents, à savoir le Bénin, qui a évoqué par la voix de son ministre des Affaires étrangères un « dysfonctionnement administratif » lié au contexte électoral, et Madagascar, qui, depuis le coup d’État du 14 octobre 2025, n’a pas de véritable gouvernement et d’ambassadeur aux Nations unies.

Depuis l’adoption de cette résolution, des voix se font entendre pour contester cette qualification de « plus grave crime contre l’humanité », non pas parce qu’elles nient les faits et la gravité de ce crime, mais parce que cela relègue au second plan la Shoah, qui est le massacre des populations juives installées en Europe par le régime du 3e Reich mené par Adolphe Hitler pendant la Seconde Guerre Mondiale qui est en réalité comme la Première d’ailleurs, une guerre européenne qui s’est diffusée à travers le monde par le jeu des alliances et l’implication de territoires et de peuples sous dominations coloniales des belligérants.

Les supposées réserves soulevées par les pays européens qui se sont tous abstenus lors du vote de cette résolution pour disent-ils « les implications juridiques de ce texte » ne sont que de la poudre aux yeux. À cet égard, le Royaume-Uni, pour tenter de « voyager avec l’esprit des Africains » comme on le dit chez nous en Côte d’Ivoire, a fait valoir la règle intertemporelle, selon laquelle « la loi applicable est celle en vigueur à l’époque des faits ».

Mais cette supercherie, qui tente de cacher les vraies raisons de leur opposition au texte, a été relevée imprudemment par certains pays européens qui ont tenu à s’opposer avec vigueur à la « tentative », selon eux, d’établir « une quelconque hiérarchie entre les crimes contre l’humanité ».

Cet aveu éclaire et trahit à la fois les véritables raisons de leurs abstentions-oppositions, qui sont celles qui ont poussé les États-Unis, Israël et l’Argentine à voter contre le texte. Pourtant, dans sa présentation du projet de résolution, le ministre des Affaires étrangères du Ghana a insisté sur le fait que le texte ne vise ni à établir une « hiérarchie des crimes ni à rouvrir l’histoire, mais à la compléter en créant un cadre propice à la réconciliation ».

Malgré cette mise au point, le Royaume-Uni considère que cette résolution représente une velléité de « hiérarchisation des atrocités historiques qui simplifierait des réalités complexes marquées par des souffrances profondes ».

Ce réquisitoire sera appuyé par le représentant de la France, pour qui : « Ce texte risque de mettre en concurrence des tragédies historiques qu’il n’y a pas lieu de comparer, sauf à le faire au détriment de la mémoire des victimes », cela même alors que la France, faut-il le rappeler, a été le premier pays occidental à faire un pas vers cette reconnaissance à travers notamment la loi Taubira adoptée le 21 mai 2001.

Dès lors, il apparaît clairement que c’est la formulation de « plus grave crime contre l’Humanité », qui donne des crises d’urticaire aux dirigeants européens qui souhaitent voir la Shoah demeurer ad vitam aeternam au Panthéon des crimes commis contre l’Humanité à travers l’Histoire de la Terre et de Mars.

Ces pays européens, dont beaucoup, notamment la France, ont fait du « négationnisme » un délit passif de lourdes amendes et peines de prison, pourront-ils en faire autant s’agissant de la Traite Atlantique ? En effet, la loi Gayssot, votée le 13 juillet 1990, punit spécifiquement la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité (tels que définis dans le statut du tribunal militaire de Nuremberg) commis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le représentant français qui parle de « hiérarchisation des crimes » n’est certainement pas informé de l’objet de cette loi qui ne portait que sur la contestation de la Shoah, alors même que la France reconnaît par exemple le génocide arménien. C’est bien cette loi Gayssot qui mettait « en concurrence des tragédies historiques » pour emprunter les mots prononcés le 25 mars 2026 par le représentant français à l’Assemblée Générale des Nations Unies, à tel point qu’elle a été modifiée en 2017 pour étendre la répression à la contestation de « tous les génocides et crimes contre l’humanité reconnus par la France ».

D’un autre côté, la qualification quasi mécanique de tous les actes délictueux ou violents mettant vis-à-vis un membre de la communauté juive et celui d’une autre communauté « d’antisémitisme » informe sur la mansuétude des pays comme la France pour cette communauté qui a de ce fait une préséance en terme d’hiérarchie de protection et de plainte sur les autres communautés vivant dans le pays.

C’est ainsi, par exemple, si une petite vieille est bousculée à l’entrée d’une épicerie par un quidam qui lui arrache son sac à main, cet acte sera qualifié de vol à l’arraché si la victime est d’origine africaine, maghrébine et autre, mais comptabilisé comme acte antisémite s’il s’agit d’une juive, comme si le voleur était plus intéressé par l’origine de sa victime que par le contenu de son sac à main.

Tout ce qui précède montre de manière indiscutable que ceux qui dénoncent « une hiérarchisation » de la mémoire douloureuse des peuples sont ceux-là mêmes qui l’ont instaurée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui la promeuvent par des dispositions législatives, juridiques et politiques.

En outre, c’est d’un sophisme primaire que d’affirmer « qu’il ne faut pas mettre en concurrence des tragédies historiques qu’il n’y a pas lieu de comparer ». Les crimes réputés comme les infractions les plus graves selon la classification pénale varient bel et bien en gravité et sont jugés selon leur nature soit par des Cours d’Assises, Cours Criminelles ou Tribunaux Spéciaux et assortis de sanctions équivalentes. La douleur même si elle concerne la mémoire des peuples, a également plusieurs degrés d’intensité. C’est d’ailleurs pour cela que les médecins demandant souvent à leurs patients de situer leurs douleurs sur une échelle de 1à 10.

L’ambassade d’Israël au Ghana a expliqué sur sa page Facebook qu’Israël a voté contre la résolution de l’ONU sur l’esclavage dont ont été victimes des millions d’africains durant plus de quatre siècles, parce qu’il s’oppose à la définition de « crime le plus grave contre l’humanité », argumentant que cette formulation crée une hiérarchie entre les crimes. D’ailleurs, l’ambassadeur israélien Roy Gilad a été plus explicite que le communiqué de sa chancellerie à Accra en affirmant : « L’Holocauste est le plus grand crime contre l’humanité, pas l’esclavage ». Nous y voilà !

C’est donc bel et bien l’expression « plus grand crime » qui gêne les détracteurs de la résolution adoptée le 25 mars par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Tout cela est fait en vertu et au nom d’une disposition non écrite qui octroie une sorte de titre foncier ou de brevet de propriété intellectuelle à Israël sur certaines expressions liées au passé douloureux des peuples que personne d’autre n’a le droit d’utiliser à son compte.

C’est ainsi qu’en février 2025, l’animateur, producteur et journaliste français d’origine guadeloupéenne Claudy Siar s’est vu interdire par l’avocat Olivier Pardo en direct sur la chaîne de télévision israélienne i24news d’utiliser le mot « déportation » pour qualifier le transfert forcé sur près de 4 siècles de plus de 12 millions d’Africains dans les conditions épouvantables dans des cales de navires vers les Amériques.

Selon cet avocat qui n’a que du mépris pour la souffrance des esclaves africains, le mot de « déportés » ne peut être utilisé que pour les Juifs et pour eux seuls. L’avocat très énervé vociférait en contradiction de ce qu’il défendait que « comparaison n’est pas raison » et il a raison sur ce dernier point.

Dans l’Histoire, la Shoah la tragédie de persécutions et d’assassinats systématiques et à grande échelle selon un plan établi des Juifs, par l’État nazi durant la Seconde Guerre Mondiale entre 1941 et 1945. Mais si l’on tient compte des pogroms, on peut dater le début de cette politique d’élimination des juifs à 1933 avec l’inauguration du 3e Reich, soit durant 12 ans. Un peu plus de 6 millions de juifs déportés essentiellement par trains trouveront la mort dans des conditions atroces et inhumaines dans divers camps de concentration à travers l’Europe.

David Ben Gourion et ses camarades prendront la tête de l‘État d’Israël créé en 1948 avec la résolution de « plus jamais ça. ». C’est donc ce « plus jamais ça » qui est le substrat de toute la politique intérieure et extérieure de l’Etat d’Israël depuis sa création.

C’est également ce « plus jamais ça » qui structure la politique américaine au Proche et Moyen-Orient et qui conditionne le soutien indéfectible des Etats Unis (qui sont d’ailleurs la première Nation Juive au monde par le nombre de population juive qui dépasse celle vivant en Israël) à Israël.

La Traite Atlantique, ou l’esclavage des africains est la déportation, entassés les uns sur les autres dans des cales de navires de plus de 12 millions d’Africains vers les Amériques entre le XVIe et le XIXe siècle.

La traite Atlantique a réellement débuté au 15e siècle lorsque les Portugais ont entrepris d’acheter des êtres humains sur les côtes d’Afrique qu’ils exploraient pour les envoyer travailler au Portugal.

Avec la découverte de l’Amérique et la nécessité de l’exploitation de ses richesses, les puissances maritimes européennes mettent en place, dès le 16e siècle, un commerce triangulaire qui consistait pour les navires européens qui venaient d’Europe avec des marchandises manufacturées qu’ils échangeaient sur les côtes d’Afrique contre des esclaves avant de repartir avec ces derniers dans des conditions abominables de voyage vers les Amériques. Beaucoup mourraient pendant le voyage du fait des modalités de leur entassement dans les cales.

En Afrique même, des milliers de personnes mourraient également lors de leur transfert vers les côtes, pour être chargées comme des marchandises à bord des navires. Le véritable nombre des victimes de ce commerce ne sera donc jamais connu.

Dès lors, contester le fait que l’esclavage et la traite transatlantique des esclaves africains est « le plus grave crime contre l’humanité » perpétré par les hommes à travers toute l’Histoire est déloyal et transpire de considérations racistes qui suggèrent de manière subliminale que la vie et la dignité des africains ne comptent pas vraiment.

C’est d’ailleurs pour cela que les massacres et autres atrocités de grandes ampleurs commis durant la colonisation qui succède à l’esclavage sur les continents africains ne sont pas comptabilisés comme des crimes contre l’Humanité. En cela, les crimes et atrocités perpétrés au Congo par Leopold 2, Roi des belges sont une illustration canonique du mépris que ceux qui aiment à se présenter comme des moralisateurs ont toujours eu pour les souffrances des africains dont l’humanité n’est toujours pas une évidence pour certains.

En effet, Léopold II, Roi des belges s’est vu octroyé le territoire qui constitue aujourd’hui la République Démocratique du Congo à titre personnel en 1885 à l’issue de la Conférence de Berlin. Il va exploiter ce territoire avec une cruauté jamais égalée dans toute l’Histoire de la colonisation.

Pour l’exploitation intensive du caoutchouc, il a durant plus de 20 ans massacré, mutilé, mis en esclavage sans eau ni nourriture les populations africaines.

Ce massacre à grande échelle de la population a été porté à la connaissance de l’opinion publique européenne par l’écrivain anglais Sir Arthur Conan Doyle qui a obtenu également en 1905 la mise sur pied d’une commission d’enquête internationale sur ce premier génocide du XXe siècle qui a réduit de plus d’un quart la population locale.

Commentant les résultats de l’enquête qui évoquent plus de 10 millions de morts, Sir Arthur Conan Doyle dira : « Beaucoup d’entre nous en Angleterre considèrent le crime qui a été commis sur les terres congolaises par le roi Léopold de Belgique et ses partisans comme le plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l’humanité. Je suis personnellement tout à fait de cette opinion. ».

Ceux qui nient ce génocide au Congo reprochent à l’explorateur Henry Morton Stanley d’avoir réalisé un recensement à la grosse louche, pour estimer la population locale d’alors à 20 millions d’habitants qui pour eux n’est pas juste. S’ils contestent le chiffre global de la population, ils ne contestent pas celui des victimes ni les atrocités auxquelles elles ont été soumises et qui sont des faits de génocide.

En effet défini par la convention de 1948, le Génocide implique des actes comme le meurtre, les atteintes graves à l’intégrité ou la soumission à des conditions de vie mortelles. A ce sujet, Sir Arthur Conan Doyle parle de ce qui s’est passé au Congo de « plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l’humanité » qui pourtant ne figure toujours pas sur la liste des génocides reconnus par les puissances occidentales comme la France et le Royaume Uni dont les représentants aux Nations Unies ont soulevé des préventions contre la résolution de l’Assemblée Générale qui instaure selon eux « une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité ».

A ce jour, seul l’Allemagne (en 2021) a reconnu avoir commis un génocide durant la période coloniale en Afrique contre les populations Hereros et Namas en Namibie et promit le versement de plus d’1 milliard d’euros d’aide au développement à ce pays en guise de réparation.

Cette posture raciste qui donne toujours plus d’importance à la vie d’un Européen ou d’un américain qu’à celle d’un africain qui commence à suffire doit devenir l’une des variables indépendantes fondamentales de la politique étrangère des pays africains.

Moritié CAMARA
Professeur Titulaire d’Histoire des Relations Internationales

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