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Sécurité en Afrique de l’Ouest : La coopération transfrontalière, entre pragmatisme bilatéral et impératif stratégique

Rwandan soldiers stand in formation awaiting orders after being dropped off at Bangui M'Poko International Airport in the Central African Republic Jan. 19, 2014. U.S. forces were dispatched to provide airlift assistance to multinational troops in support of an African Union effort to quell violence in the Central African Republic. (U.S. Air Force photo by Staff Sgt. Ryan Crane/Released)

Dans un contexte marqué par la fragmentation institutionnelle de l’Afrique de l’Ouest, la coopération sécuritaire transfrontalière entre la Côte d’Ivoire, le Mali, le Burkina Faso et le Ghana ne s’est pas arrêtée. Elle a muté. Moins spectaculaire que les opérations multinationales d’autrefois, elle s’appuie désormais sur des canaux bilatéraux, des échanges de renseignement discrets et des accords pragmatiques destinés à contenir la progression des groupes armés terroristes vers le golfe de Guinée.


Une menace partagée, des frontières poreuses


Le constat est connu des services de sécurité de la sous-région : les groupes affiliés à Al-Qaïda, notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM), exploitent les zones frontalières mal contrôlées pour se réapprovisionner, recruter et planifier des actions. La zone dite SKBo (Sikasso – Korhogo – Bobo-Dioulasso), où se rejoignent le Mali, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, demeure un point de tension permanent. Plus de mille kilomètres de frontières communes entre ces trois États offrent autant de corridors possibles.
La Côte d’Ivoire, épargnée par des attentats majeurs depuis 2021, n’ignore pas que la menace se situe à quelques kilomètres de ses frontières nord. Le Mali et le Burkina Faso, eux, continuent de subir des attaques régulières. Face à cette réalité, les capitales ont compris qu’aucune ne peut prétendre gérer seule le problème.


L’Initiative d’Accra : un outil affaibli, mais pas oublié


Lancée en 2017, l’Initiative d’Accra regroupait initialement le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, puis le Mali et le Niger. Son ambition était claire : partager le renseignement, former les personnels et conduire des opérations conjointes de sécurisation des frontières (opérations Koudanlgou I, II et III entre 2018 et 2019).
Les coups d’État au Sahel et le retrait de plusieurs États de la CEDEAO ont gravement affaibli ce mécanisme. Les représentants nationaux ont quitté le secrétariat à Accra, et les opérations multinationales se sont raréfiées. Pourtant, l’idée d’une coordination côtière-sahélienne n’a pas disparu. Le Ghana, sous la présidence de John Dramani Mahama, tente depuis 2025 de relancer un cadre plus large – parfois appelé « Sahel-Gulf of Guinea Accord » – capable d’intégrer les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) sans exiger d’alignement politique.


Le retour du bilatéralisme : des avancées concrètes


C’est sur le terrain bilatéral que les progrès les plus tangibles s’observent depuis 2025-2026.
En août 2026, le Ghana et le Burkina Faso ont signé un accord de coopération militaire visant notamment à sécuriser les corridors commerciaux, à partager le renseignement et à organiser des escortes de convois. L’axe Tema-Paga-Ouagadougou, vital pour l’économie burkinabè, figure au cœur de cet arrangement.
Quelques semaines plus tard, en octobre 2026, le coordonnateur national du renseignement ivoirien, Vassiriki Traoré, s’est rendu à Bamako pour une visite de travail de trois jours. Les discussions avec le général Modibo Koné, directeur de l’Agence nationale de la sécurité d’État malienne, ont porté sur la lutte antiterroriste, le partage de renseignements et la sécurisation des frontières. Cette démarche s’inscrit dans la continuité des déclarations du vice-Premier ministre et ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, qui avait publiquement affirmé la disponibilité d’Abidjan à reprendre une coopération opérationnelle avec Bamako et Ouagadougou.
Parallèlement, une commission technique mixte a adopté en août 2026 le tracé définitif de la frontière entre le Mali et la Côte d’Ivoire, ouvrant la voie à un traité de délimitation. Ce geste technique, en apparence anodin, facilite concrètement le travail des forces de sécurité sur le terrain.


Comment fonctionne concrètement cette coopération ?


Sur le plan opérationnel, plusieurs mécanismes coexistent :
Échanges de renseignement : canaux directs entre services (ANSE malienne, coordination nationale ivoirienne, services ghanéens et burkinabè). Ces échanges portent sur les mouvements de groupes armés, les filières de recrutement et les flux logistiques.
Patrouilles et opérations coordonnées : moins systématiques qu’auparavant, elles se limitent souvent à des actions bilatérales ou trilatérales sur des segments frontaliers précis.
Sécurisation des corridors économiques : protection des axes commerciaux essentiels, notamment pour les pays enclavés.
Formation et exercices conjoints : lorsque le climat politique le permet, des stages et des exercices de niveau tactique sont organisés.
Ces dispositifs restent fragiles. La méfiance politique entre certains régimes, les divergences sur le rôle des partenaires internationaux et la faiblesse des moyens humains et matériels limitent encore leur portée. Mais ils démontrent une réalité essentielle : face à une menace transnationale, les États ouest-africains continuent de trouver des espaces de dialogue, même lorsque les organisations régionales sont en crise.


Une nécessité stratégique plus qu’un choix politique


La coopération sécuritaire transfrontalière n’est pas un luxe diplomatique. Elle constitue une condition de survie pour les États côtiers qui veulent éviter le basculement de leurs zones frontalières, et pour les États sahéliens qui ont besoin de profondeur stratégique et de points de sortie vers la mer.
Dans un environnement régional fragmenté, le pragmatisme bilatéral s’impose comme le mode de fonctionnement dominant. Il ne remplace pas une architecture collective solide, mais il permet, pour l’heure, de maintenir un minimum de coordination face à un adversaire qui, lui, ne connaît pas de frontières.

Par Stéphane Badobré