Le Shah passait pour être l’allié le plus sûr et engagé pour la protection et la promotion des intérêts occidentaux en général et américains en particulier au Moyen-Orient au point de se faire appeler avec satisfaction et fierté « le Gendarme du Golf Persique ».
La nature et l’intensité des liens entre les Etats-Unis et le Shah ont été résumés par ce discours tenu par le Président Jimmy Carter le soir de la Saint Sylvestre 1977 à Téhéran : « Aucune autre nation au monde n’est plus proche de nous dans la planification de notre sécurité militaire commune. Aucune autre nation ne nous consulte aussi étroitement sur les problèmes régionaux qui nous concernent tous deux. Et aucun dirigeant n’inspire une gratitude et une amitié aussi profondes. »
Malgré tout cela, le Shah se méfait au plus haut point des Etats-Unis comme le conseille cet adage qui dit : « Dieu préserve-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge ».
La relation de deux anecdotes très parlantes suffit à illustrer cette méfiance du Shah envers les Américains.
Ceux qui, en Iran, voient dans le fils du Shah, le messie envoyé par les occidentaux pour les « sauver » au point de vouloir que leur beau et grand pays devienne une Libye bis, devraient apprendre à connaître leur propre Histoire.
D’abord, il faut savoir que le Shah avait une redoutable police politique, « la Savak », dont l’évocation du seul nom suffisait à sécher le sang de ses ennemis dans leur corps. Malgré cela, le monarque se savait espionné par la CIA au point que pour évoquer avec ses invités des sujets sensibles, il quittait son bureau pour se rendre près de la fontaine d’eau dans la cour du palais.
Le bruit de l’eau était réputé perturber les ondes radios des micros espions.
Les services secrets pakistanais (la fameuse « ISI »), réputés être les meilleurs de tout le Moyen orient étaient très actifs en Iran mais le Shah craignait avant tout la CIA.
Les documents de la CIA saisis par les Étudiants qui ont envahi et occupé l’ambassade américaine à Téhéran durant 444 jours du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981, prouvent à suffisance que la méfiance du Shah était justifiée.
Il était plus espionné par ses alliés que ses opposants. Toute chose qui explique comme on le dit chez nous que : « la révolution islamique est sortie dans le dos des Américains », qui étaient plus occupés à espionner le monarque que ceux qui travaillaient à sa perte.
La seconde anecdote porte sur le secret que le Shah a réussi à cacher aux occidentaux notamment aux Américains durant près de 5 ans à savoir son cancer.
En effet, le Shah a découvert en 1974 qu’il était atteint d’un cancer. Cette maladie était alors quasiment une sentence de mort à cette époque. Il était convaincu que si ses parrains américains le savaient, ils feraient tout pour l’écarter du pouvoir alors que lui travaillait à préparer la relève pour son fils qui n’était alors qu’un petit enfant.
Il a décidé donc de garder cela secret. Sa propre épouse ne sera mise dans la confidence que lors de leur exil après la victoire de la révolution islamique en février 1979.
Pour garder son secret, le Shah se faisait discrètement suivre par un oncologue français qui venait en Iran par des vols commerciaux comme touriste.
Il amenait avec lui le traitement du Shah. Les comprimés étaient mis dans des boîtes de médicaments ordinaires que l’on trouvait facilement dans les officines à Téhéran. Les services secrets fouillaient jusqu’aux poubelles du palais pour savoir quels médicaments prenaient ses habitants afin d’évaluer leur état de santé réel.
Cette précaution va pourtant être à la base de l’aggravation de l’état de santé du Shah.
En effet, le médecin français a raté un rendez-vous à Téhéran parce que le Shah était très pris. Le rendez-vous manqué signifiait que l’approvisionnement en médicaments a connu un retard.
Dès lors, le valet de chambre du Shah (qui assistait à son réveil, à son coucher ainsi qu’à son bain), a remarqué que la boîte de médicaments au chevet de son lit était vide et a simplement fait acheter une nouvelle boîte, ignorant tout du stratagème.
Le Shah a donc pris durant plus de trois semaines des comprimés qui n’étaient pas ceux de son traitement. Lorsque son médecin arrive avec les vrais médicaments, la maladie avait beaucoup progressé et les deux hommes ont compris avec horreur que les comprimés dont il restait encore quelques-uns n’étaient pas les bons.
Interrogé, le valet de chambre a expliqué que c’est lui qui avait fait acheter une nouvelle boîte voyant l’autre vide. Il ne fut pas inquiété pour ne pas attirer l’attention, et le mal était déjà fait.
Lors de son exil, son état de santé s’était fortement détérioré et son admission dans un hôpital de New York sous une fausse identité et sous la pression d’un des rares amis occidentaux qui lui restait (Rockfeller), a été le déclencheur de l’assaut des étudiants sur l’ambassade américaine de Téhéran.
Sur son lit d’hôpital, regardant à la télévision tous ceux qui lui avaient léché les bottes le traiter de tous les noms, il confia à son fidèle aide de camp qui l’a suivi en exil : « son étonnement devant tant d’ingratitudes. »
Tous l’avaient lâché. Carter qui a prononcé ces phrases mémorables le soir de la Saint Sylvestre 1977, lui avait tourné le dos.
Margaret Thatcher qui en pleine campagne pour occuper le poste de première Ministre du Royaume Uni avait juré sur la Bible qu’elle l’accueillerait si elle était élue a changé d’avis le soir même de son triomphe. Giscard d’Estaing, le Président français fût le premier à sceller son sort au sommet du G7 de Guadeloupe en suggérant son lâchage alors qu’il faisait face à la vague révolutionnaire.
Finalement malade, amer et rejeté par tous, le Shah fît l’expérience de dix-huit mois d’un hallucinant périple ont fait de lui, monarque tout-puissant un «Hollandais volant», selon l’expression de son ami Henry Kissinger.
Il reviendra mourir au Caire en Egypte le 27 juillet 1980 qui fut la première étape de son exil lorsqu’il a quitté Téhéran le 16 janvier, chez le Président Sadate que lui-même reconnaît avoir snobé durant son règne. Sa sépulture se trouve toujours dans la mosquée Al-Rifa’i, au Caire.
L’Histoire est avant tout un témoignage et une conseillère froide. Cette chute du Shah met en exergue que les intérêts nationaux des occidentaux priment toujours sur leurs amitiés et alliances.
Dès lors, ceux qui en Iran appellent aujourd’hui Trump à venir détruire leur pays pour faire tomber leur propre gouvernement devraient lire les mémoires du Shah, intitulés « Réponses pour l’Histoire » ou l’excellent livre du journaliste anglais William Shawcross intitulé : « Le Shah : Exil et mort d’un personnage encombrant », publié en 1989 pour comprendre les enjeux qu’ils ignorent et qu’ils risquent de découvrir trop tard.
Prof. Moritié


































