L’attaque perpétrée par les Etats-Unis contre le Venezuela pour capturer son Président et son épouse dans leur intimité avant de les présenter comme des butins de guerre, est loin d’être la première de ce type que ce pays commet sur le continent latino-américain et dans les caraïbes, même si cela a choqué et mécontenté la grande majorité de l’opinion publique mondiale par son caractère théâtral.
Le travail de l’Historien n’est pas de commenter l’actualité mais de l’analyser à froid afin de la rendre plus intelligible et même intelligente à la compréhension du plus grand nombre.
Cela suppose qu’il prenne suffisamment de distance avec les événements ambiants et les émotions qu’ils suscitent sur le moment pour démontrer non seulement la logique de ceux qui ont fondé ces événements, mais également et surtout les ferments qui ont conduit à ce que ce qui s’est produit se produise.
Il ne s’agit donc pas de porter un jugement de valeur en termes d’approbation ou de désapprobation des faits qui se sont déroulés, mais plutôt de révéler le fil de causalité qui les explique simplement.
Beaucoup m’ont reproché d’être resté silencieux depuis le 3 janvier mais je voulais laisser passer l’onde de choc peu propice à faire la place à une analyse froide et détachée de jugement de valeur sur une situation qui a créé une grande émotion à travers le monde.
J’estime aujourd’hui que les esprits sont plus apaisés donc plus réceptifs à la relation des tenants historiques de cette évolution au Venezuela que je fais comme suit.
Selon une comptabilité personnelle de l’Historien John Coastworth, les États-Unis sont intervenus de façon caractéristique à 42 reprises dans les affaires intérieures des pays de l’Amérique latine depuis leur victoire sur l’Espagne en 1898 lorsqu’ils ont aidé Cuba à prendre son indépendance par la force.
Cependant, la majorité de ces 42 interventions étaient plutôt indirectes. Ils se contentaient d’actionner et d’équiper les opposants ou les ennemis d’intérieur des dirigeants dont ils veulent se débarrasser pour promouvoir, protéger ou faire prospérer leurs propres intérêts.
Avant cette intervention du 3 janvier 2026 au Venezuela, seulement deux ont eu les mêmes caractéristiques ou presque.
Il y a eu d’abord le 25 octobre 1983, deux jours après un attentat spectaculaire qui a coûté la vie à 241 soldats américains et agents de la CIA à Beyrouth au Liban.
Comme pour le 11 septembre 2001, les Américains n’étaient pas apeurés mais en colère et voulaient que quelqu’un paie.
En 2001, ce sont les talibans afghans qui vont payer alors que leur implication dans ces attentats n’était pas prouvée. En 1983 dans un Liban en proie à la guerre civile depuis 1975, les terroristes sont introuvables. Celui qui fera les frais sera un putschiste très mal inspiré.
Deux jours donc après cet attentat très meurtrier au Liban, le Président Reagan en shérif justicier lance 7000 marines épaulés par des soldats de certains pays des Caraïbes à l’assaut de l’île de Grenade.
L’objectif était de capturer le commandant des forces grenadiennes, Hudson Austin, qui s’était quelques jours auparavant autoproclamé chef d’un Conseil militaire révolutionnaire après avoir déposé et fusillé le Premier ministre Maurice Bishop.
Le putschiste a été capturé comme un rat dans son trou et remis aux autorités du pays qui l’ont condamné à mort en 1986. Sa peine sera commuée en un emprisonnement à perpétuité en 1991. Il sera finalement libéré en décembre 2008.
Cette intervention qui n’a pas reçu l’aval des Nations Unies a été fortement critiquée même par les alliés européens des Etats-Unis.
Cette action commando sur l’Ile de la Grenade a réussi à détourner les regards de l’attaque terroriste de grande ampleur qui venait de se passer au quartier Général de l’armée américaine à Beyrouth au moment exact où les responsables militaires et du renseignement étaient réunis (ironie du sort) dans le bâtiment principal pour justement évoquer les risques d’attaques terroristes contre la base.
La seconde opération commando des marines américains contre un dirigeant en exercice a concerné le Président du Panama, Manuel Noriega, en décembre 1989.
Ancien informateur de la CIA, le Général Noriega se hisse à la tête du pays en août 1983 et exercera le pouvoir en tant que Commandant en Chef des Forces de Défense du Panama sans avoir le titre de Président de la République.
Trafiquant de drogue notoire, ses liens avec le cartel colombien de Medellin sont connus et documentés par les Américains qui s’en accommodent pourtant car l’Homme leur sert de bras armés pour de basses besognes.
Il permet notamment aux États-Unis d’installer des postes d’écoute au Panama et facilite les livraisons d’armes aux paramilitaires anticommunistes, les Contras, au Nicaragua.
En 1979, lorsque le Président Carter cherchait un point de chute pour le Shah d’Iran qui venait d’être renversé, il autorisera le séjour du monarque déchu à Panama contre l’avis même du Dictateur Omar Torrijos qui dirigeait alors le pays. (ce dernier mourra dans un accident d’avion en 1981, ouvrant les portes du pouvoir à Noriega).
Il bénéficiait d’une grande protection de la part du Président Reagan dont l’administration va d’ailleurs intervenir pour empêcher le Congrès d’enquêter sur des allégations portant sur l’assassinat d’un opposant.
Cette idylle prend fin lorsque George Bush (père) accède au pouvoir.
Le 20 décembre 1989, sous le prétexte de l’exécution d’un soldat américain par des soldats panaméens, Bush ordonne à 27.000 marines dont les 13.000 positionnés dans la zone de canal d’envahir le Panama.
Les soldats panaméens résistent à l’invasion. Les pertes militaires des deux côtés sont pourtant minimes, mais entre 2500 et 3000 civils sont fusillés et 20.000 autres obligés de fuir leurs maisons.
Traqué par les commandos américains, Noriega finit par se réfugier au sein de la représentation diplomatique du Vatican. Le Pape Jean Paul 2 refuse de livrer le fugitif, mais qu’à cela ne tienne !
Les Américains encerclent l’ambassade avec de puissants haut-parleurs branchés sur la Radio militaire américaine en Amérique Latine, la Southern Command Network, qui diffuse dans un premier temps des chants de Noël avant de débuter un siège musical assourdissant avec du rock métal.
Face à cette attaque auditive massive et assourdissante, le Vatican proteste mais rien n’arrête la musique.
Finalement privé de sommeil, à bout de nerfs et encouragé par le Nonce Apostolique pressé de se débarrasser de cet hôte qui occasionne tant de bruits, le Chef d’Etat panaméen se rend le 3 janvier 1990. Il est exfiltré vers Miami où un tribunal fédéral le condamne à 40 ans de prison pour trafic de drogue et blanchiment de capitaux. Cette peine sera ensuite réduite de moitié pour bonne conduite
Cette invasion du Panama par l’armée américaine est condamnée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 29 décembre 1989, par 75 voix contre 20 et 40 abstentions.
Ici aussi, il semble que des calculs de politique intérieure ont scellé le sort du dictateur Noriega.
En effet, le second mandat de Reagan dont Bush était le Vice-président a été assombri par le scandale de l’Irangate ou Iran-Contra.
Noriega, selon une révélation de la presse libanaise, a joué un rôle significatif dans les ventes d’armes secrètes de la CIA et le financement des Contras du Nicaragua qui disposaient de camps d’entraînement au Panama mais aussi en tant qu’intermédiaire des échanges armes-otages au centre desquels se trouvait le Liban.
Visiblement, le Président Bush n’entendait pas compromettre son propre mandat à la tête des Etats-Unis avec cet encombrant héritage des années Reagan.
Mais en vertu de quoi les Etats-Unis agissent-ils ainsi en Amérique Latine ?
Si les Etats-Unis se sentent dans leur droit d’agir ainsi dans les pays de l’Amérique Latine et des Caraïbes, c’est en vertu de la Doctrine Monroe qui fait de ce continent leur arrière-cour.
En effet, le 2 décembre 1823, James Monroe, le 5e Président des États-Unis, dans son discours annuel au Congrès décide de faire de l’Amérique latine une chasse gardée des États-Unis. Il s’agissait pour lui de mettre fin à la colonisation et à la prédation des puissances européennes par la proclamation de la fermeture du continent américain à toute nouvelle colonisation ou intervention européenne.
En contrepartie, il assure que les États-Unis resteraient neutres vis-à-vis des affaires européennes, tout en considérant toute ingérence européenne en Amérique comme un acte hostile.
Les États-Unis qui ont défait la Grande Bretagne alors première puissance mondiale pour proclamer leur indépendance le 4 juillet 1776, vont démontrer à l’Espagne qu’ils vont battre en 1898 mettant définitivement fin à son empire colonial en Amérique latine et dans les Caraïbes, l’obligation de toutes les puissances européennes de respecter cette Doctrine Monroe.
De leur côté, ils vont s’abstenir d’interférer dans les affaires européennes pendant longtemps.
C’est ainsi que bien que présents comme la Russie d’ailleurs à la Conférence de Berlin de 1884-1885 qui définira les règles d’occupation par les Européens des territoires en Afrique, ils ne prendront pas part à la colonisation du continent africain vu comme la chasse gardée des puissances européennes.
Cette Doctrine Monroe sera réinterprétée en 1904 dans une vision impérialiste par le 26e Président américain Théodore Roosevelt qui va lui adjoindre un corollaire affirmant le droit des États-Unis d’intervenir militairement et unilatéralement dans les affaires intérieures des pays latino-américains pour assurer leur stabilité et y promouvoir leurs intérêts.
Il va lui-même, en matière de politique étrangère, initier le concept du «Big Stick » (le gros bâton). Sur le plan diplomatique, cette politique consistait à «parler doucement et porter un gros bâton», ce qui signifie qu’il faut enclencher une préparation militaire pour soutenir toutes les initiatives de négociations pacifiques.
C’est justement Theodore Roosevelt, à qui il se compare fréquemment, qui est la référence de Trump parmi tous ses prédécesseurs depuis George Washington.
Comme lui, Théodore Roosevelt était un Président haut en couleur, toujours en représentation de lui-même à dos de cheval et se faisant prendre en photos en uniforme militaire.
Les historiens retiennent que son mandat à la Maison-Blanche (1901-1909) marque une inflexion décisive dans l’histoire politique des Etats-Unis : tournant progressiste à l’intérieur, virage impérialiste à l’extérieur.
Trump essaie donc de reproduire le nationalisme de Theodore Roosevelt avec son slogan «America first», son style désinvolte et autoritaire et sa politique étrangère interventionniste et sa politique intérieure consistant à utiliser ses prérogatives et pouvoirs de Président contre ses adversaires.
Théodore Roosevelt était historien de formation et de profession avant d’être un politique, artisan et fondateur d’Histoire.
Passionné par l’Histoire politique, son principal centre d’intérêt était la frontière. C’est en cela qu’il a développé le concept de «Grand Continent» basé sur la puissance américaine incontestée sur son continent, avec une vision interventionniste justifiée par la nécessité d’ordre et de stabilité.
C’est certainement son rêve que Trump souhaite réaliser en appelant avant même sa seconde inauguration comme Président des États-Unis, le Canada (le seul Etat du continent à ne pas être concerné par la Doctrine Monroe) à se fondre dans les Etats-Unis.
En politique intérieure, Théodore Roosevelt considérait la présence des Noirs sur le continent américain comme «une aberration, une monstruosité, un crime des premiers colons».
Il avait, en effet, une certaine réticence vis-à-vis des nouveaux immigrés analphabètes d’Europe de l’Est et du Sud, des Indiens et des Noirs et ne considéraient comme véritables «américains authentiques» que les premiers colons venus d’Europe du Nord.
Une autre coïncidence curieuse qui relie les deux hommes et qui est abondamment mise en avant par les thuriféraires de Trump porte sur le fait qu’ils ont tous deux échappé à la mort durant leur campagne présidentielle.
Le 14 octobre 1912, Theodore Roosevelt a reçu une balle de Colt 38 spécial dans la poitrine pendant sa campagne présidentielle pour un troisième mandat, à Milwaukee du Wisconsin.
Mais la balle qui ricoche sur l’étui à lunettes du candidat et l’épais discours qu’il a plié dans sa poche est amortie avant pénétrer sa poitrine.
Bien que blessé, Roosevelt garde son calme et demande que son meurtrier ne soit pas lynché avant de brandir son discours taché de sang en disant : «Vous voyez, il faut plus d’une balle pour me tuer !»
Le 13 juillet 2024, pendant un rassemblement politique dans le cadre de sa campagne pour l’élection présidentielle de novembre 2024, dans la ville de Meridian en Pennsylvanie, Trump est la cible de 8 coups de feu dont un le blesse à l’oreille.
Alors que sa garde tente de l’exfiltrer de l’estrade, il lève le point en signe de victoire.
Lui sera élu Président pour la seconde fois après cet incident alors que Roosevelt lui n’obtiendra pas un troisième mandat.
Cependant, avec cette opération au Venezuela, Trump est bien parti pour devenir la parousie de Théodore Roosevelt.
C’est donc naturellement qu’il a tenté d’empêcher en janvier 2022 le retrait de la statue équestre controversée de Theodore Roosevelt, qui se trouvait à l’entrée du Musée d’Histoire naturelle de New York et qui montre ce dernier à cheval dominant un homme noir et un Amérindien.
Dès lors, pour comprendre les modalités des politiques intérieures et étrangères de Trump, il faut s’intéresser à celles de Theodore Roosevelt.
Mais comme pour la Grenade et le Panama, cette intervention spectaculaire des États-Unis au Venezuela est commandée par des préoccupations domestiques liées à la diminution des réserves de pétrole des Etats-Unis.
Les Etats-Unis possèdent les plus grandes réserves de pétrole au monde estimées à plus de 264 milliards de barils mais sont également les plus grands consommateurs au monde du pétrole avec des besoins journaliers qui s’élèvent à plus de 19 millions de barils contre une production journalière d’environ 14,8 millions de barils. Il leur faut donc compenser journalièrement le manque d’environ 7,8 millions qu’ils puisent dans leurs réserves qui s’amenuissent donc ou par le bais de l’importation.
Il se trouve justement que le Venezuela qui fait partie de l’arrière-cour américaine selon la Doctrine Monroe détient 18 % des ressources pétrolières de la planète, soit plus de 300 milliards de barils, et devance l’Arabie saoudite et l’Iran.
Les calculs sont vite faits. D’ailleurs Trump, lors de l’annonce de la capture du Président Maduro, a confié aux journalistes que les compagnies américaines allaient investir des milliards de dollars pour l’exploitation du pétrole de Venezuela.
Tous les pays surtout ceux de l’Amérique latine et des Caraïbes suivent attentivement les évènements au Venezuela.
A mon avis, les pays africains devraient également suivre tout cela de près surtout après la loi votée à la quasi-unanimité à la Chambre des Représentants (419 voix contre 9) le 27 avril 2022, de la loi portant le numéro et le titre HR7311 Countering Malign Russian Activities in Africa Act.
Cette loi qui n’a pas encore terminé son processus législatif notamment au Sénat pour être effective aura pour enjeu de «préserver les ressources africaines dont les Etats-Unis ont et auront besoin» de la prédation des autres concurrents notamment les Russes.
Le monde traverse actuellement une séquence historique fondatrice d’Histoire.
Prof. Moritié Camara































