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LA DIPLOMATIE DU PARADOXE : QUAND LE PANAFRICANISME DEVIENT UN PASSEPORT

Ou comment transformer une idéologie en sinécure sans quitter le confort de l’incohérence…

« L’enfer est pavé de bonnes intentions », nous prévenait Bernard de Clairvaux, mais il aurait dû ajouter que certains paradis diplomatiques sont pavés de passeports aussi rouges que les contradictions de ceux qui les portent. Le mercredi 4 février 2026, le Niger, ce pays qui a décidé de troquer la Françafrique contre la Russafrique sans voir l’ironie du geste, a offert au monde un spectacle d’une cocasserie rare : Nathalie Yamb, la pasionaria du « dehors la France », arborant fièrement son passeport diplomatique nigérien et son titre de Conseillère Spéciale. Kafka, réveille-toi, ils sont devenus fous !

I. La sainte patronne des contradictions géostratégiques

Permettez-moi de vous présenter Nathalie Yamb, cette figure singulière du panafricanisme contemporain qui incarne à elle seule ce que Nietzsche appelait « l’éternel retour du même » – à ceci près que dans son cas, c’est surtout l’éternel retour des mêmes contradictions. Suisso-camerounaise de nationalité (tiens donc, ces passeports occidentaux qu’on garde précieusement dans la poche pendant qu’on vitupère contre l’Occident), madame Yamb s’est bâti une carrière sur une formule aussi simple qu’efficace : dénoncer l’impérialisme français tout en évitant soigneusement de s’installer dans les pays qu’elle présente comme des modèles alternatifs.
La Russie, ce paradis de la multipolarité dont elle vante les mérites ? Étrangement, elle n’y a pas établi domicile. Moscou en hiver, c’est moins glamour qu’un salon parisien où l’on peut dénoncer Paris, n’est-ce pas ? C’est ce que Sartre aurait appelé la « mauvaise foi » existentialiste, cette capacité à se mentir à soi-même avec une telle constance qu’on finit par croire à ses propres fables. Sauf que chez Yamb, cette mauvaise foi s’est professionnalisée, bureaucratisée, diplomatisée. Elle a reçu un passeport pour ça !
Voltaire écrivait dans Candide : « Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? » Face à Nathalie Yamb, on pourrait paraphraser : « Si c’est ça le panafricanisme, qu’était donc le néocolonialisme ? » Car voyez-vous, le génie de notre époque consiste à remplacer une dépendance par une autre en criant à la libération. C’est du Orwell à l’état pur : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, et le néocolonialisme russe c’est la souveraineté africaine. »

II. Kemi Seba, ou l’art de brûler des francs CFA avec un briquet importé

Mais Nathalie Yamb n’est pas seule dans ce grand cirque de l’incohérence militante. Il y a aussi Kemi Seba, ce personnage shakespearien qui brûle des billets de francs CFA devant les caméras – acte symbolique fort, j’en conviens – avant de retourner dormir dans un monde où l’argent qu’il n’a pas brûlé fonctionne selon les mêmes logiques économiques qu’il dénonce. C’est du Molière, mes amis : Le Bourgeois gentilhomme version 2.0, celui qui fait du panafricanisme sans savoir qu’il en fait, comme monsieur Jourdain faisait de la prose.
Kemi Seba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi (déjà, avec un nom pareil, on sent qu’on va avoir droit à un personnage complexe), a construit son personnage public sur une rhétorique incendiaire : « Dehors les Français ! » Magnifique. Courageux même. Sauf que remplacer la tutelle française par la tutelle russe, c’est comme quitter un mari alcoolique pour épouser un mari alcoolique qui parle une autre langue. Le changement, c’est maintenant ? Non, le changement, c’est jamais.
Ces militants du « dégagisme » – permettez-moi ce néologisme qui résume si bien leur philosophie – ont compris une chose essentielle : la démagogie fonctionne mieux que l’analyse. Pourquoi expliquer les complexités de la Françafrique, du système monétaire ouest-africain, des accords de défense hérités de la décolonisation, quand on peut simplement crier « À bas la France ! » et attendre les applaudissements ? C’est tellement plus simple. Tellement plus vendeur. Tellement plus… inutile.

III. L’alliance des États du Sahel : se tromper de combat à l’unisson

Le Niger, le Mali, le Burkina Faso. L’Alliance des États du Sahel (AES). Trois pays qui ont décidé de claquer la porte de la CEDEAO, de tourner le dos à la France, et de se jeter dans les bras de la Russie avec l’enthousiasme d’adolescents rebelles qui croient qu’en changeant de tuteur, ils sont devenus libres. Hélas, mes chers compatriotes africains, la souveraineté ne s’obtient pas par des coups d’État militaires et des slogans anti-occidentaux. Elle se construit, elle se mérite, elle exige des institutions solides, une économie diversifiée, une éducation de qualité, une société civile vivante.
Frantz Fanon, ce psychiatre martiniquais qui a si bien décrit les « damnés de la terre », avait prévenu : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la trahir ou l’accomplir. » La génération des juntes sahéliennes a-t-elle découvert sa mission ? Oui : celle de remplacer un colonisateur par un autre. L’a-t-elle trahie ? Absolument. Car le véritable panafricanisme – celui de Kwame Nkrumah, de Thomas Sankara (le vrai, pas celui qu’on invoque pour justifier des putschs) – ne consiste pas à changer de maître, mais à devenir son propre maître.
Le Général TIANI, ce militaire qui dirige désormais le Niger par la force des armes et non par la force du vote, offre un passeport diplomatique à Nathalie Yamb. Laissez-moi traduire ce geste en langage diplomatique clair : « Merci de légitimer notre coup d’État en le présentant comme un acte de libération anticoloniale. En échange, voici un bout de papier rouge qui vous permettra de passer les frontières plus facilement. » C’est du donnant-donnant, version géopolitique. C’est du clientélisme, version panafricaniste. C’est pathétique, version tous azimuts.
Que fait exactement une « Conseillère Spéciale du Président » dans un pays dirigé par une junte militaire ? Elle conseille quoi ? « Excellence, je vous suggère de continuer à dénoncer la France tout en important du blé russe et en oubliant que Wagner – pardon, Africa Corps – commet les mêmes exactions que celles que vous reprochiez à Barkhane ? » Brillant. Lumineux. Révolutionnaire.

IV. Le panafricanisme réaliste : quand la géopolitique rencontre l’honnêteté intellectuelle

Il existe un autre panafricanisme, mes amis. Un panafricanisme qui ne se construit pas sur le déni des réalités géopolitiques, mais sur leur compréhension lucide. Un panafricanisme qui ne consiste pas à échanger un colonisateur contre un autre, mais à construire une véritable autonomie stratégique africaine.
Ce panafricanisme-là reconnaît que la France a effectivement joué un rôle néfaste en Afrique – oui, la Françafrique a existé, oui, les accords de défense étaient souvent néocoloniaux, oui, le franc CFA pose des questions légitimes de souveraineté monétaire. Mais ce panafricanisme intelligent reconnaît aussi que la Russie n’est pas un partenaire désintéressé, que la Chine n’est pas une ONG philanthropique, et que l’Amérique ne distribue pas l’aide au développement par pure bonté d’âme.
Le vrai panafricanisme, c’est celui qui dit : « Nous allons coopérer avec tout le monde, mais nous ne serons vassaux de personne. » C’est celui qui diversifie ses partenariats au lieu de remplacer la monodépendance à Paris par la monodépendance à Moscou. C’est celui qui investit dans l’éducation, dans la recherche, dans l’industrialisation, dans la gouvernance démocratique – pas celui qui invite des mercenaires russes pour « sécuriser » le territoire tout en multipliant les massacres de civils.
Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, écrivait : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. » Remplacez « civilisation » par « mouvement politique », et vous avez le portrait-robot du panafricanisme de pacotille incarné par Yamb, Seba et consorts : incapable de proposer des solutions concrètes, il se contente de désigner des boucs émissaires et de cultiver le ressentiment.

V. Le Niger ne peut pas te sauver, Nathalie (Parce que le Niger ne se sauve même pas lui-même)

Voici la tragique ironie de cette histoire : Nathalie Yamb croit avoir trouvé refuge au Niger, ce pays qui lui a offert un passeport diplomatique et un titre ronflant. Mais le Niger ne peut pas la sauver, pour la simple raison que le Niger ne se sauve pas lui-même.
Regardons les chiffres, voulez-vous ? Le Niger est classé dernier de l’Indice de Développement Humain de l’ONU. Dernier. Sur 191 pays. L’espérance de vie y est de 62 ans. Le taux d’alphabétisation des adultes est de 37%. Plus de 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le pays fait face à une insurrection djihadiste meurtrière qui ne faiblit pas – bien au contraire – depuis l’arrivée des « partenaires russes ». Les militaires au pouvoir ont suspendu les libertés démocratiques, muselé la presse, et gouvernent par décret.
Et c’est CE pays-là qui va « sauver » Nathalie Yamb ? C’est CE pays-là qui incarne la souveraineté africaine ? Permettez-moi de rire –.
Le Niger s’est trompé de combat. Au lieu de combattre la pauvreté, l’analphabétisme, le djihadisme avec des stratégies efficaces et des politiques publiques intelligentes, il a préféré combattre… la France. Bravo. Pendant ce temps, les vrais problèmes demeurent, s’aggravent même. Les terroristes n’ont pas été vaincus ; ils ont juste changé de zones d’opération. L’économie ne s’est pas améliorée ; elle s’est détériorée avec les sanctions de la CEDEAO et la fermeture des frontières. La démocratie n’a pas été renforcée ; elle a été assassinée.
Mais qu’importe ! Tant que les slogans anticoloniaux résonnent dans les meetings, tant que les influenceurs pro-russes applaudissent sur les réseaux sociaux, tant que Nathalie Yamb peut exhiber son passeport diplomatique, tout va bien. C’est du Huxley, mes amis : Le Meilleur des mondes où l’on distribue du soma – cette drogue du bonheur factice – pour faire oublier la dystopie ambiante.

VI. L’extrémisme panafricain : quand l’idéologie remplace la réflexion

Il y a une différence fondamentale entre le militantisme politique et l’extrémisme idéologique. Le premier cherche à transformer la réalité ; le second cherche à la nier. Le panafricanisme de Yamb et Seba relève de la seconde catégorie.
Leur erreur fondamentale ? Croire que l’Afrique peut s’émanciper en rejouant, à l’envers, le scénario de la Guerre froide. « Puisque la France était avec l’Occident, nous serons avec la Russie. » C’est d’une simplicité biblique – et d’une stupidité stratégique abyssale. Comme si le monde de 2026 ressemblait à celui de 1966. Comme si la Russie de Poutine poursuivait les idéaux soviétiques de solidarité internationale. Comme si remplacer Total par Gazprom constituait une victoire de la souveraineté.
L’extrémisme, disait Hannah Arendt, se nourrit de la simplification. Il transforme la complexité du monde en dichotomies manichéennes : le bien contre le mal, le Nord contre le Sud, l’Occident contre le reste. Il refuse les nuances, abhorre les compromis, méprise la réflexion pondérée. C’est confortable, l’extrémisme. On sait toujours qui sont les méchants (les autres) et qui sont les gentils (nous). On n’a jamais à se remettre en question.
Le panafricanisme réaliste, lui, accepte la complexité. Il reconnaît que la France a des torts historiques MAIS que la Russie n’est pas un partenaire innocent. Il admet que les institutions occidentales sont parfois biaisées MAIS que l’alliance avec des dictatures n’est pas la solution. Il comprend que la souveraineté africaine exige des efforts internes immenses PLUTÔT QUE de simples changements d’alliances externes.

VII. Les remerciements de la servitude volontaire

Nathalie Yamb a exprimé ses sincères remerciements aux membres du CNSP, au gouvernement et au peuple nigérien pour leur soutien en sa personne pendant ses temps de combat.
Ah, les remerciements ! Ce moment où l’on exprime sa gratitude pour les faveurs reçues. Nathalie Yamb remercie le CNSP – ce Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie, ce nom si pompeux pour désigner une junte militaire qui a renversé un président démocratiquement élu. Elle remercie un gouvernement non élu. Elle remercie, au fond, un régime autoritaire de l’avoir cooptée dans son système de pouvoir.
Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire (1576), s’étonnait déjà de ce mystère : pourquoi les hommes acceptent-ils la tyrannie ? Pourquoi se soumettent-ils volontairement à des maîtres ? La réponse, suggérait-il, est que la tyrannie distribue des miettes de pouvoir à ses complices, créant ainsi une pyramide de servitudes enchâssées. Le tyran récompense ses lieutenants, qui récompensent leurs subalternes, qui récompensent leurs clients.
Nathalie Yamb vient de recevoir sa miette : un passeport diplomatique et un titre de conseillère. En échange, elle légitimera le régime, elle chantera ses louanges, elle expliquera au monde que ce coup d’État était nécessaire, que cette suspension de la démocratie est temporaire, que ces violations des droits humains sont exagérées par les médias occidentaux. C’est le contrat implicite. C’est le prix de la reconnaissance.
Et le plus drôle c’est qu’elle présente cette cooptation comme une victoire ! Comme si être récupérée par un régime militaire constituait un accomplissement politique. Comme si devenir le faire-valoir idéologique d’une junte représentait l’aboutissement d’un « combat ». De quel combat parle-t-on exactement ? Le combat pour avoir un passeport diplomatique ? Le combat pour obtenir un poste dans un gouvernement non élu ? Splendide combat, en vérité.

VIII. Le panafricanisme de salon et ses martyrs de pacotille

Il existe dans le monde francophone une catégorie particulière de militants : les révolutionnaires de salon. Ceux qui dénoncent le capitalisme depuis leur MacBook Pro. Ceux qui vitupèrent contre l’impérialisme occidental tout en sirotant un café équitable dans un café branché du 11ème arrondissement de Paris. Ceux qui appellent à l’insurrection générale… entre deux séminaires rémunérés sur la décolonisation.
Nathalie Yamb appartient à cette catégorie. Sa « radicalité » est géographiquement sélective : radicale contre la France (depuis la Suisse, la Côte d’Ivoire, ou désormais le Niger), mais silencieuse sur les dérives autoritaires de ses nouveaux alliés. Radicale en rhétorique, mais confortable dans ses conditions de vie. Radicale en apparence, mais profondément intégrée aux systèmes de pouvoir qu’elle prétend combattre.
Le vrai radicalisme – celui de Thomas Sankara qui roulait en Renault 5 alors qu’il était président, celui de Patrice Lumumba qui a payé de sa vie son refus des compromissions – exige une cohérence totale entre les discours et les actes. Il exige des sacrifices personnels. Il exige de renoncer aux privilèges. Sankara a réduit le salaire des fonctionnaires, à commencer par le sien. Il a refusé la climatisation et les voitures de luxe. Il a transformé l’ancien palais colonial en musée pour le peuple. Il VIVAIT ses convictions.
Que sacrifie Nathalie Yamb ? Son passeport suisse ? Non, elle le garde. Son confort matériel ? Non, elle l’augmente avec son nouveau statut diplomatique. Sa liberté de critiquer les puissants ? Non, elle choisit simplement de ne critiquer QUE ceux qui sont politiquement corrects à critiquer dans son camp : la France, l’Occident, le FMI. Mais les mercenaires russes ? Les djihadistes ? Les juntes militaires ? Silence radio.

IX. Wagner-Africa Corps : les nouveaux libérateurs (avec des méthodes très anciennes)

Parlons un instant de ces fameux « partenaires russes » que le panafricanisme pro-Kremlin refuse obstinément de nommer par leur vrai nom : Wagner (rebaptisé Africa Corps après la mort de Prigojine, mais avec les mêmes hommes, les mêmes méthodes, le même commanditaire).
Le Mali, le Burkina Faso, maintenant le Niger. Partout où arrivent ces « conseillers militaires », un schéma se répète : les violences contre les civils explosent, les massacres se multiplient, les droits humains s’évaporent. Selon les ONG internationales – que nos panafricanistes récusent systématiquement comme « instruments de l’impérialisme occidental » – Wagner/Africa Corps est impliqué dans des exactions massives : exécutions sommaires, viols, pillages, fosses communes.
Mais qu’importe ! Ce sont des « partenaires », n’est-ce pas ? Ils ne sont pas français, donc ils sont acceptables. C’est la logique implacable du « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », cette logique d’enfant qui a mené à tant de désastres stratégiques dans l’histoire humaine. C’est la même logique qui a fait que les États-Unis ont soutenu Ben Laden contre les Soviétiques en Afghanistan. On connaît la suite.
Les « libérateurs » russes viennent avec un modèle éprouvé : ils « sécurisent » les zones minières (traduisez : ils prennent le contrôle des ressources naturelles), ils « conseillent » les gouvernements (traduisez : ils les transforment en États clients), ils « protègent » les populations (traduisez : ils massacrent tous ceux qui résistent ou qui ont le malheur d’habiter dans les « mauvaises » zones ethniques).
Et Nathalie Yamb, dans tout cela ? Silencieuse. Kemi Seba ? Muet. Les grands pourfendeurs de l’impérialisme occidental deviennent soudainement des muets de cathédrale quand il s’agit de dénoncer l’impérialisme russe. Pourquoi ? Parce que leur « panafricanisme » n’est pas une doctrine cohérente de libération africaine ; c’est un antifrançafricanisme qui se moque éperdument de remplacer une domination par une autre, tant que le drapeau change de couleur.

X. La tragédie de l’Afrique

Voici la tragédie : l’Afrique mérite infiniment mieux que ces camelots de l’anticolonialisme, ces marchands de slogans qui transforment des aspirations légitimes en commerce idéologique. Les peuples africains, qui ont effectivement souffert du colonialisme, qui continuent de souffrir des séquelles de la Françafrique, qui aspirent légitimement à une véritable souveraineté, méritent des leaders authentiques, pas des imposteurs médiatiques.
Ils méritent des intellectuels qui proposent des modèles de développement concrets, pas des démagogues qui se contentent de désigner des ennemis. Ils méritent des économistes qui réfléchissent à la diversification économique, pas des activistes qui brûlent des billets pour faire le buzz. Ils méritent des militaires qui protègent les populations, pas des putschistes qui confisquent le pouvoir et distribuent des passeports diplomatiques à leurs laudateurs.
Le panafricanisme, le vrai, celui de Marcus Garvey, de W.E.B. Du Bois, de Cheikh Anta Diop, était une vision grandiose : l’unité africaine, la renaissance culturelle, le développement endogène, la dignité retrouvée. Il était porté par des géants intellectuels qui écrivaient des thèses, fondaient des universités, créaient des mouvements de masse. Il ne se contentait pas de slogans ; il proposait des alternatives systémiques.
Que reste-t-il de cette vision chez Yamb, Seba et compagnie ? Des tweets incendiaires, des vidéos complotistes, des théories du grand remplacement version africaine (où « les Blancs » veulent empêcher « les Noirs » de s’unir), et une obsession maladive pour la France qui confine à la névrose collective. Ce n’est plus du panafricanisme ; c’est du ressentiment organisé en idéologie.

XI. L’AES : Un projet mort-né qui refuse de mourir

L’alliance des États du Sahel (AES) se présente comme une alternative souverainiste à la CEDEAO, cette organisation régionale jugée trop inféodée à la France. Sur le papier, pourquoi pas ? Une intégration régionale plus poussée, une défense commune, une politique étrangère coordonnée – ce sont des objectifs louables.
Sur le terrain ? Un fiasco monumental. Trois pays parmi les plus pauvres du monde, dirigés par des juntes militaires, isolés diplomatiquement, confrontés à des insurrections djihadistes qu’ils ne parviennent pas à contenir, plombés par des sanctions économiques. Et leur solution ? Inviter des mercenaires russes, rompre avec leurs voisins démocratiques, et transformer leur isolement en badge d’honneur : « Nous sommes seuls contre tous parce que nous sommes les seuls vrais souverainistes ! »
C’est pathétique. L’intégration régionale ne se construit pas par la sécession. La souveraineté ne s’affirme pas par l’isolement. La force ne se trouve pas dans la rupture avec ses alliés naturels (les pays africains voisins) pour se jeter dans les bras d’un parrain lointain (la Russie) qui poursuit ses propres intérêts géostratégiques.
L’AES ressemble de plus en plus à ces micro-États fantaisistes que des illuminés proclament dans leur jardin : beaucoup de drapeaux, d’hymnes et de déclarations solennelles, mais aucune substance, aucune viabilité, aucun avenir. Sauf que là, ce sont de vrais pays, avec de vraies populations qui souffrent de ces délires de grandeur géopolitique.

XII. Nathalie, ma chère, un conseil gratuit

Alors Nathalie, puisque tu lis peut-être ces lignes – entre deux conseils spéciaux au Général TIANI – laisse-moi t’offrir un conseil sincère, désintéressé, et probablement inutile vu ton investissement dans ta posture actuelle.
Le vrai courage intellectuel ne consiste pas à répéter ce que ton audience veut entendre. Il consiste à dire des vérités inconfortables, même quand elles déplaisent à tes soutiens. Le vrai panafricanisme ne consiste pas à échanger un maître contre un autre. Il consiste à refuser tous les maîtres et à construire l’autonomie.
Si tu veux vraiment servir l’Afrique – et j’ose croire qu’au-delà de la posture, il reste en toi une once de sincérité – alors commence par la cohérence. Installe-toi en Russie puisque tu en vantes le modèle. Renonce à ton passeport suisse puisque tu dénonces l’Occident. Critique les dérives autoritaires de tes alliés avec la même vigueur que tu critiques la France. Propose des solutions concrètes aux problèmes africains au lieu de te contenter de désigner des boucs émissaires.
Mais je sais que tu ne le feras pas. Parce que ton « panafricanisme » n’est pas une conviction ; c’est un business model. Parce que ta « radicalité » n’est pas une posture existentielle ; c’est un positionnement marketing. Parce que tu as compris qu’il y a une niche lucrative – en termes de reconnaissance, de statut, de passeports diplomatiques – pour ceux qui savent flatter les bonnes susceptibilités au bon moment.

Conclusion : Le rire jaune de l’Afrique

Alors oui, rions. Rions de cette farce tragique où une activiste prétendument révolutionnaire reçoit un passeport diplomatique d’une junte militaire. Rions de ces panafricanistes qui dénoncent le colonialisme occidental depuis leurs villas confortables en Occident. Rions de ces champions de la souveraineté qui remplacent la dépendance à Paris par la dépendance à Moscou. Rions de ces pourfendeurs de l’impérialisme qui ferment les yeux quand les mercenaires changent d’accent.
Mais derrière le rire, il y a des larmes. Les larmes des Nigériens qui meurent sous les bombes djihadistes que le régime ne parvient pas à arrêter. Les larmes des Maliens massacrés par des « conseillers » russes dans des villages du centre du pays. Les larmes des Burkinabè qui voient leur démocratie confisquée par des militaires. Les larmes de tous ces Africains qui aspirent à une véritable émancipation et qui se retrouvent avec des imposteurs comme porte-drapeaux.
Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Le panafricanisme de Nathalie Yamb, de Kemi Seba, des juntes sahéliennes, est un mal-nommage monstrueux. Ce n’est pas du panafricanisme ; c’est du clientélisme idéologique. Ce n’est pas de la souveraineté ; c’est du néocolonialisme à drapeau rouge. Ce n’est pas de la libération ; c’est un nouvel asservissement maquillé en émancipation.
L’Afrique mérite son Sankara. Elle a droit à son Mandela. Elle aspire à son Lumumba. Au lieu de cela, elle a Nathalie Yamb avec un passeport diplomatique, Kemi Seba avec son briquet, et des généraux putschistes avec leurs discours nationalistes recyclés.
Le combat continue, dit-on. Oui, mais quel combat ? Celui de la posture ou celui de la substance ? Celui des slogans ou celui des solutions ? Celui du ressentiment ou celui de la construction ?
En attendant la réponse, Nathalie Yamb peut ranger fièrement son passeport diplomatique nigérien dans sa collection – à côté du suisse. Symbole parfait de cette époque où l’on collectionne les passeports comme d’autres collectionnent les contradictions, où l’on accumule les titres comme d’autres accumulent les impostures, où l’on s’autoproclame révolutionnaire tout en s’installant dans les palais du pouvoir.
« Tout est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses », écrivait Rousseau au début de l’Émile. Si seulement c’était vrai. Si seulement l’Afrique sortait effectivement bien des mains de ses prétendus libérateurs.
En attendant, continuons de rire. C’est tout ce qui nous reste quand le tragique devient tellement absurde qu’il en devient comique. C’est tout ce qui nous reste quand la révolution promise se transforme en kermesse diplomatique. C’est tout ce qui nous reste quand les héros tant attendus se révèlent être des héros… de pacotille.

Rideau.

Post-scriptum : Dans quelques années, quand les juntes sahéliennes auront été renversées (par d’autres juntes, probablement), quand Wagner/Africa Corps aura pillé ce qui pouvait l’être et sera parti ailleurs, quand les populations sauront que rien n’a changé sinon le nom du colonisateur, Nathalie Yamb sera déjà passée à autre chose. Elle trouvera un nouveau régime à conseiller, un nouveau passeport à collectionner, une nouvelle cause à instrumentaliser. Parce que c’est ça, son vrai talent : le recyclage idéologique, la capacité à atterrir sur ses pieds quelle que soit la chute. Une vraie survivante, notre Nathalie. Juste pas le genre de survivante dont l’Afrique a besoin. POINT.

Jacob Koné Katina

Chroniqueur

Consultant en communication

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