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Il y a des réformes qui passent par moments inaperçues, mais qui dessinent silencieusement l’avenir. Celle engagée depuis mars 2026 par le ministre de la Communication et des Médias, Amadou Coulibaly, en fait partie. À travers la nomination de directeurs régionaux à Dabou, Daloa et Abengourou, le gouvernement amorce une déconcentration attendue de la communication publique. L’objectif est clair. Il s’agit de rapprocher l’État des citoyens, fluidifier l’information, structurer l’écosystème médiatique local pour mieux valoriser l’action gouvernementale.

Cette réforme nécessaire est même une réforme tardive, diront certains. Mais comme le dit l’adage, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Cette réforme répond à une nécessité structurelle. La création des directions régionales de la communication ne relève pas d’un simple redéploiement administratif. Elle s’inscrit dans une logique plus profonde : corriger une centralisation excessive de l’information autour d’Abidjan. Pendant longtemps, l’essentiel de la production et de la diffusion de l’information institutionnelle est resté concentré dans la capitale économique. Cette situation a donc eu pour résultat un décalage entre les réalités locales et leur traitement médiatique, un déficit de coordination, et parfois, une prolifération d’informations peu vérifiées. Les nouvelles directions régionales viennent donc combler un vide. Leurs missions dit-on du côté du ministère, sont précises. Il s’agit d’assurer la diffusion efficace de l’information gouvernementale, de coordonner les acteurs locaux des médias, d’encadrer et structurer le secteur de la communication, de
servir de relais entre l’administration centrale et les populations et de
promouvoir les initiatives de développement local. Autrement dit, elles sont appelées à devenir des pivots de la gouvernance territoriale de l’information.

Une dynamique engagée… mais encore incomplète

Le ministre Amadou Coulibaly a donc raison de lancer cette dynamique si l’on ne se rapporte qu’à la coordination des acteurs locaux de l’information dans une région comme le Gbêkê. Ou encore de la question de l’encadrement et de la structure du secteur de la communication. Le choix de villes comme Dabou, Daloa ou Abengourou n’est pas anodin. traduit une volonté d’équilibrer le territoire et de donner une voix aux régions. Mais une question s’impose. Peut-on déployer une telle réforme sans Bouaké ? Bouaké, capitale oubliée de la communication régionale ?
On pourrait objecter que plaider pour Bouaké revient à défendre sa chapelle. L’argument serait recevable s’il n’était pas solidement ancré dans des réalités historiques et contemporaines. Car Bouaké n’est pas une ville comme les autres. Historiquement, elle a été un haut lieu de la communication en Côte d’Ivoire. La ville abritait un Hall d’information au complexe télévisuel (Campus 1), une présence de l’Agence Fraternité Matin, une représentation de l’Agence Ivoirienne de Presse ( AIP), sans oublier la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne avec son antenne locale. Même la presse écrite régionale y trouvait sa place avec des titres comme La Gazette du Centre. Aujourd’hui encore, cette tradition perdure et s’amplifie. Après Abidjan, Bouaké s’impose comme la deuxième ville de communication du pays. Toutes les grandes chaînes de télévision privées ivoiriennes naissantes y disposent de correspondants. Plus d’une dizaine de radios privées y émettent. Les médias en ligne s’y multiplient.
Le flux d’informations y est constant, dense, parfois difficile à réguler. Bouaké n’est pas en marge. Bouaké est un carrefour. Il urge donc d’organiser un espace informationnel en expansion. Et c’est précisément là que se pose le problème.
Car sans coordination, l’abondance d’information peut devenir un facteur de désordre. Rumeurs, désinformation, cacophonie médiatique. Il s’agit d’autant de risques dans un environnement où les acteurs sont nombreux mais peu structurés. Dans un tel contexte, l’absence d’une direction régionale de la communication à Bouaké crée un vide. Il y a un vide institutionnel, un vide stratégique et un vide de régulation.
Installer une direction régionale à Bouaké ne serait pas un luxe. Ce serait une nécessité. Il s’agit d’une réforme à poursuivre et à parachever dans d’autres villes comme Korhogo, Man, Gagnoa, San Pedro… Si la dynamique actuelle mérite d’être saluée, elle gagnerait à être complétée. Car une politique de communication territoriale qui contourne Bouaké serait, par définition, inachevée. Il ne s’agit pas d’opposer les villes entre elles. Il s’agit de cohérence. Dans une Côte d’Ivoire en pleine transformation, où l’information circule vite, où les territoires se développent de manière différenciée, il est indispensable d’adapter les outils de gouvernance.

Alla Kouamé

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