À Abidjan, les cimetières municipaux, lieux censés offrir le repos éternel, offrent trop souvent le spectacle inverse : des entrées délabrées, des allées impraticables et un désordre intérieur qui heurte le respect dû aux défunts.
De Yopougon à Williamsville, d’Abobo à Koumassi, la gestion approximative de ces espaces par le District autonome d’Abidjan transforme ces nécropoles en zones d’abandon, où herbes folles, tombes effondrées et intrusions diverses côtoient le deuil des familles.
À l’entrée du cimetière municipal de Yopougon, situé au PK 17, la réalité frappe d’emblée. La voirie, réduite à une piste cahoteuse non entretenue depuis des années, oblige les corbillards à manœuvrer difficilement. À l’intérieur, le chaos s’installe : tombes fissurées ou ouvertes, dalles effondrées sous l’effet des intempéries et de constructions approximatives, herbes hautes qui envahissent les sépultures, odeurs pestilentielles par endroits. Des restes humains apparaissent parfois au grand jour. Les familles, qui déboursent plusieurs centaines de milliers de francs CFA pour une concession (jusqu’à 300 000 FCFA ou plus selon les options), découvrent souvent un lieu où le respect des morts semble secondaire. Des murs de clôture, endommagés depuis des années – notamment après des travaux d’autoroute –, s’effondrent, ouvrant la voie aux intrusions. En novembre 2025, des parents endeuillés ont encore appelé les autorités à réhabiliter ces murs pour préserver la dignité du site.
Le phénomène n’est pas isolé. À Williamsville, l’un des plus anciens cimetières d’Abidjan, les voies d’accès sont dégradées, rendant la circulation pénible les jours d’enterrement. Un menuisier s’est même payé le luxe de s’installer sur une des deux voies d’accès. Sans oublier les camions-remorques qui y ont trouvé un parking sur le long terme. Des travaux de réhabilitation ont été lancés en 2024 (réfection de clôture, aménagements), et le site a connu des périodes de fermeture pour saturation et vétusté. Pourtant, des occupations illégales persistent : des sans-abris, victimes de déguerpissements, se sont installés dans des caveaux familiaux, transformant des lieux de mémoire en refuges précaires.
À Abobo, immense (56 hectares) et longtemps non clôturé, les enterrements clandestins et le manque de surveillance restent des défis récurrents. L’entrée de ce lieu qui est la dernière demeure de tous les humains est mal entretenu avec des montagnes d’herbes, une voie d’accès défoncé.
À Koumassi, les allées ont disparu sous les tombes ; on marche littéralement sur les sépultures. Partout, on croise fossoyeurs informels, vendeuses de beignets, mendiants, et parfois des individus qui dorment ou consomment des substances sur place.
Cette situation n’est pas nouvelle. Des reportages datant de 2018 déjà décrivaient des cimetières envahis de broussailles, de déchets et de tombes vandalisées, devenus «zones de non-droit».
Le District autonome d’Abidjan, chargé de la gestion et de l’entretien via sa direction de l’environnement et de l’hygiène, perçoit des taxes (permis d’inhumer, concessions). Des agents et concierges sont théoriquement affectés. Pourtant, les familles et observateurs constatent un entretien insuffisant, une saturation des espaces et un manque de moyens ou de volonté pour maintenir l’ordre et la salubrité. Les constructions de tombes à bas coût s’effritent rapidement ; l’absence de suivi après inhumation laisse les sépultures à l’abandon.
Les autorités ont certes engagé des actions ponctuelles : fermetures temporaires pour réhabilitation, projets de nouveaux sites, mises en demeure contre les occupations illégales autour de certains cimetières. Mais le décalage entre les recettes générées par les inhumations et l’état des lieux reste criant. Les morts, eux, ne protestent pas. Ce sont les vivants – familles venues se recueillir, parents endeuillés – qui subissent ce manque de considération.
Un cimetière digne n’est pas un luxe. Il est le miroir du respect qu’une société porte à ses disparus et, par extension, à elle-même. Tant que les entrées resteront mal entretenues et l’intérieur livré au désordre, Abidjan continuera de faire reposer ses morts dans un environnement qui offense leur mémoire. Il est temps que la gestion de ces espaces passe de l’approximatif au responsable.
Bambara Soudan






