Jusqu’où ira le défi lancé à l’autorité publique sur la lagune Ébrié ? Alors que les pouvoirs publics ont multiplié les avertissements, les contrôles et les mesures destinées à protéger le domaine public lagunaire, des opérations de dragage et de remblayage non autorisées continueraient de se poursuivre dans plusieurs secteurs du District d’Abidjan.
Une situation qui soulève une question aussi simple que préoccupante : à quoi servent les décisions gouvernementales si elles peuvent être ouvertement ignorées sur le terrain ?
Le phénomène n’est pourtant pas nouveau. Et l’État ivoirien ne semble plus vouloir fermer les yeux.
Des instructions gouvernementales pourtant sans ambiguïté
Le 11 juin 2026, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a, selon une note circulaire adressée aux membres du Gouvernement, ordonné l’arrêt immédiat des opérations irrégulières de remblayage et de dragage réalisées sans autorisation ou en violation des prescriptions techniques et environnementales.
Cette décision intervient dans un contexte de recrudescence des travaux clandestins sur le plan d’eau lagunaire.
Les conséquences sont loin d’être anodines : dégradation des écosystèmes, perturbation des équilibres hydrauliques, risques accrus d’inondation et d’érosion, occupation anarchique du domaine public et menaces pour la sécurité maritime et urbaine.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’une simple querelle administrative autour de quelques mètres carrés gagnés sur l’eau.
Une vieille bataille qui refuse de disparaître
Le gouvernement avait déjà tiré la sonnette d’alarme en 2022.
À cette époque, l’exécutif relevait que plus de 2,2 millions de mètres carrés avaient été remblayés dans le District d’Abidjan en 2019, notamment à Treichville, Port-Bouët et Koumassi. Une étude menée en 2021 avait par ailleurs constaté que, sur 20 sites en cours de remblayage, seuls deux étaient en règle.
Face à cette situation, plusieurs mesures avaient été annoncées : suspension des travaux, contrôle préalable des autorisations, saisie des équipements utilisés à des fins illégales et sécurisation du domaine public lagunaire.
Mais près de quatre ans plus tard, le problème reste d’actualité.
Même les autorités maritimes montent au créneau
Le signal envoyé par le ministère des Transports est particulièrement révélateur.
En janvier 2026, le ministre Amadou Koné demandait aux nouveaux responsables des Affaires maritimes de faire de la surveillance de l’espace lagunaire une priorité, en mettant fin à la prolifération des travaux de dragage et de remblayage non autorisés sur la lagune Ébrié.
Quelques semaines plus tard, le ministre effectuait lui-même une visite de terrain sur plusieurs zones sensibles, notamment autour de M’Pouto et d’Abatta, pour constater l’ampleur des occupations et travaux réalisés sans autorisation.
Le constat est donc clair : le phénomène est connu, documenté et régulièrement dénoncé par les autorités.
Alors, pourquoi les engins continuent-ils de travailler ?
C’est précisément là que se situe le malaise.
Si une décision gouvernementale est prise, si une circulaire ordonne l’arrêt des activités illégales, si des ministres se déplacent sur le terrain et si les risques environnementaux sont officiellement établis, comment expliquer que certains opérateurs puissent encore poursuivre leurs activités ?
La question mérite d’être posée publiquement.
Il ne faudrait surtout pas que l’opinion publique finisse par considérer les injonctions de l’État comme de simples annonces sans conséquence.
Car l’autorité de l’État ne se mesure pas uniquement à la qualité des textes qu’elle adopte. Elle se mesure aussi à sa capacité à les faire respecter.
La lagune n’est pas un terrain privé
Derrière les opérations de dragage et de remblayage se joue également une question foncière majeure.
Gagner progressivement du terrain sur l’eau peut, à terme, permettre de créer artificiellement de nouvelles surfaces exploitables. Or le gouvernement rappelle que le domaine public maritime et lagunaire bénéficie d’un régime juridique particulier.
En février 2026, Amadou Koné rappelait ainsi que les remblais à but lucratif ne sont pas autorisés, tandis que certaines opérations peuvent être admises dans des cadres strictement définis.
La lagune Ébrié ne doit donc pas devenir une gigantesque réserve foncière conquise mètre carré après mètre carré par ceux qui disposent des moyens techniques et financiers nécessaires.
Un enjeu environnemental, mais aussi une question de sécurité
La préservation de la lagune ne relève d’ailleurs pas uniquement de l’environnement.
La modification anarchique des berges et des fonds peut affecter les écoulements, la navigation, les ouvrages d’assainissement et les équilibres naturels du plan d’eau.
En février dernier, les ministères de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité et de l’Environnement ont justement engagé une réflexion conjointe sur la pollution de la lagune Ébrié et de ses baies, avec l’objectif de mettre en place des mesures durables.
Dans ces conditions, laisser prospérer parallèlement des travaux clandestins serait pour le moins contradictoire avec les efforts engagés pour restaurer et valoriser l’espace lagunaire.
Il est temps de passer des avertissements aux sanctions
Le problème n’est donc plus celui de la connaissance du phénomène.
Les autorités savent. Les services techniques savent. Les populations savent. Les opérateurs savent également.
Ce qui manque désormais, c’est peut-être une réponse suffisamment ferme, systématique et visible pour décourager définitivement les contrevenants.
Saisie des engins, fermeture des sites, identification des propriétaires et donneurs d’ordre, sanctions administratives et judiciaires : la chaîne de responsabilité doit être établie et assumée.
Car sanctionner uniquement les manœuvres présentes sur les sites ne suffira pas si les véritables décideurs restent dans l’ombre.
La question qui fâche
La Côte d’Ivoire veut faire d’Abidjan une métropole moderne, attractive et durable. Elle investit dans ses infrastructures, son réseau de transport, son port et la valorisation de son patrimoine naturel.
Mais une capitale économique moderne ne peut pas, dans le même temps, laisser son principal plan d’eau être grignoté par des activités clandestines.
Alors oui, la question mérite d’être posée avec gravité : quel signal donne-t-on lorsque des engins continuent de travailler malgré les décisions de l’État ?
Bambara Soudan
