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Orpaillage clandestin : Pourquoi la Côte d’Ivoire n’adopte pas (encore) la méthode Guinée

Alors que Conakry vient de décréter une interdiction totale de l’exploitation anarchique de l’or dans la région de Siguiri et d’y déployer de façon permanente les forces de défense et de sécurité, Abidjan multiplie les annonces de fermeté sans pour autant franchir le même seuil de rupture. La question revient avec insistance : qu’est-ce qui empêche la Côte d’Ivoire de prendre des mesures aussi vigoureuses ?

Deux stratégies, deux contextes

Fin 2026, la Guinée a choisi la méthode du coup de force. Dans un communiqué conjoint signé par cinq membres du gouvernement, les autorités ont interdit purement et simplement l’orpaillage « anarchique » à Siguiri, l’une des principales zones aurifères du pays. Interdiction des dragues, de l’extraction dans les lits et berges des cours d’eau, de l’usage du mercure, du cyanure et des explosifs. Déploiement permanent de l’armée, de la gendarmerie, de la police, des douanes et des conservateurs de la nature. Contrôles renforcés sur les axes routiers et fluviaux. Vérification systématique de l’identité et du statut migratoire des personnes présentes sur les sites. Résultat immédiat : le départ de milliers d’orpailleurs, majoritairement burkinabè, et des tensions diplomatiques avec Ouagadougou.
La Côte d’Ivoire, elle, a choisi une autre voie. Depuis septembre 2026, le Conseil national de sécurité a fixé un objectif ambitieux : éradiquer l’orpaillage illégal en six mois. Les moyens annoncés sont conséquents : renforcement du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI), création de 21 pelotons de sécurité fluviale pour surveiller les quatre grands fleuves et leurs affluents, déploiement de drones, moratoire de six mois sur la délivrance de nouvelles autorisations d’exploitation semi-industrielle et artisanale, réforme du Code pénal alourdissant les peines (jusqu’à vingt ans pour les agents publics complices) et création d’infractions autonomes pour les financiers, receleurs et commanditaires. Des opérations de déguerpissement se poursuivent, des sites sont détruits, des matériels saisis. Mais le phénomène résiste.

Les chiffres qui donnent le vertige

Les données officielles ivoiriennes illustrent l’ampleur du défi. Entre 2021 et mi-2026, plus de 8 500 sites ont été démantelés et plusieurs milliers de personnes déférées. Pourtant, le nombre de sites actifs demeure élevé et certaines estimations internes évoquent une production illégale pouvant atteindre plusieurs dizaines de tonnes par an, loin devant la production artisanale légale (environ 730 kg en 2024) et même significative au regard de la production industrielle (59 tonnes en 2024).
L’orpaillage clandestin n’est plus un phénomène marginal. Il touche une grande partie du territoire, détruit des terres agricoles, pollue les cours d’eau au mercure et au cyanure, et nourrit des réseaux transnationaux (Ivoiriens, Burkinabè, Maliens, Ghanéens, Chinois…). Il constitue aussi un filet de sécurité économique pour des dizaines de milliers de jeunes ruraux dans un contexte de chômage et de pression démographique.

Pourquoi Abidjan ne peut (ou ne veut) pas faire comme Conakry

Plusieurs facteurs structurels expliquent la différence d’approche.
La nature du régime politique.
La Guinée est dirigée par une junte militaire. Elle dispose d’une plus grande latitude pour imposer des mesures brutales et ponctuelles, y compris des opérations de « nettoyage » massives et des expulsions collectives, sans avoir à gérer immédiatement un débat parlementaire, une opposition structurée ou une presse critique. La Côte d’Ivoire, régime civil et multipartite, doit composer avec des contraintes institutionnelles, des équilibres politiques locaux et le risque de contestation sociale. Une opération trop radicale dans plusieurs régions simultanément pourrait produire des effets politiques indésirables.
La géographie et l’échelle du phénomène

À Siguiri, l’activité est relativement concentrée. En Côte d’Ivoire, l’orpaillage illégal est dispersé sur de nombreuses régions (nord, centre, ouest, est). Une interdiction totale et son application stricte exigeraient un déploiement permanent de forces sur une surface bien plus vaste, avec des coûts humains, logistiques et financiers considérables.
La dimension socio-économique

En Côte d’Ivoire, l’orpaillage clandestin est devenu, dans certaines zones, une activité de survie. Une répression purement sécuritaire sans alternative économique crédible risque de jeter des milliers de jeunes vers d’autres formes d’illégalité ou, dans le nord, vers des groupes armés. Les autorités ivoiriennes insistent d’ailleurs sur la réinsertion économique des orpailleurs nationaux et sur la restauration des sites dégradés. Cette approche « répression + reconversion » est plus lente et plus complexe qu’une interdiction pure et simple.
Les complicités locales et les réseaux

Partout, des chefs de terre, des autorités locales et parfois des agents de l’État tirent profit du phénomène. La Côte d’Ivoire a choisi de criminaliser explicitement ces complicités dans la réforme du Code pénal. Mais l’application effective de ces dispositions suppose une volonté politique durable et une capacité de contrôle interne que peu d’États ouest-africains possèdent pleinement.
Les relations internationales et l’image

Abidjan reste attentive à ses relations avec la Chine (présente dans le secteur minier industriel) et avec ses voisins de la CEDEAO. Des expulsions massives d’étrangers, comme celles observées en Guinée, créeraient des frictions diplomatiques que le gouvernement ivoirien préfère éviter. La stratégie consiste plutôt à remonter les réseaux de financement et de logistique, y compris étrangers, tout en maintenant un discours de coopération régionale.
La priorité donnée à la formalisation

Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire tente de développer une filière artisanale et semi-industrielle légale. Les résultats restent modestes (moins de 2 % de la production nationale), mais l’objectif affiché est de canaliser une partie de l’activité vers le formel plutôt que de l’éradiquer purement et simplement. Cette ambition de formalisation freine logiquement l’adoption d’une logique purement répressive.


Une offensive ivoirienne réelle, mais contrainte


Il serait inexact de dire que la Côte d’Ivoire ne prend pas de mesures vigoureuses. Le plan de six mois lancé en septembre 2026, le renforcement des moyens opérationnels, le durcissement pénal et la focalisation sur les financiers constituent une montée en gamme significative. Les opérations de terrain se multiplient. La question n’est pas tant l’absence de volonté que la difficulté à transformer une série d’opérations en une victoire durable.
La Guinée a choisi l’effet d’annonce et la démonstration de force dans une zone prioritaire. La Côte d’Ivoire tente une approche plus systémique : sécuriser, sanctionner, restaurer et, autant que possible, formaliser. Cette stratégie est plus longue, plus coûteuse et plus exposée aux échecs partiels. Elle reflète aussi les contraintes d’un État qui doit gérer un équilibre délicat entre ordre public, cohésion sociale, attractivité économique et relations de voisinage.

Le vrai test pour Abidjan interviendra dans les mois qui viennent. Si, malgré les moyens déployés, les sites se reconstituent aussi vite qu’ils sont démantelés, la pression pour adopter des mesures plus radicales ne pourra que s’accroître. Pour l’instant, la Côte d’Ivoire refuse de renoncer à une approche qui combine la force et la reconstruction. C’est à la fois sa force et sa limite.

La Rédaction