Alors que l’Europe s’inquiète de plus en plus des risques de collecte de données via les voitures chinoises ultra-connectées, la question commence à se poser, encore timidement, sur le continent africain. En France, le débat a pris une tournure politique ces derniers jours. Le député européen socialiste François Kalfon a adressé un courrier au Premier ministre Sébastien Lecornu et saisi la Commission européenne pour alerter sur les dangers potentiels que représentent les véhicules connectés chinois, notamment ceux de BYD.
Des voitures devenues de véritables «smartphones sur roues»
Caméras 360°, GPS précis, microphones, capteurs LiDAR, enregistrement permanent des trajets et des habitudes de conduite… Les véhicules modernes collectent une masse considérable de données. Lorsqu’ils sont fabriqués en Chine, la crainte des services de renseignement occidentaux est claire : ces informations pourraient être accessibles aux autorités chinoises en vertu de la loi chinoise sur le renseignement national, qui impose aux entreprises de coopérer avec les services de l’État.
Plusieurs pays ont déjà agi. L’armée américaine a interdit les véhicules BYD sur sa base de Kadena au Japon. Le Royaume-Uni et la Pologne ont restreint leur accès aux sites militaires. La Suisse a pris des mesures similaires. En Norvège, des soldats ont découvert par hasard que des véhicules chinois loués avaient enregistré des vidéos et même des codes d’accès à des installations sensibles.
En France, François Kalfon estime que le pays ne peut plus rester inactif. Il demande notamment de restreindre l’accès des véhicules chinois aux infrastructures militaires et sensibles, d’exclure BYD des marchés publics et de classer le constructeur comme fournisseur à risque.
Et en Côte d’Ivoire ?
Sur le marché ivoirien, les marques chinoises progressent rapidement. BYD est officiellement présent depuis 2024 via CFAO Mobility / LOXEA et commercialise plusieurs modèles électriques (Atto 3, Dolphin, Tang…). D’autres constructeurs chinois (GWM/Haval, JAC, Deepal, etc.) gagnent également du terrain, portés par des prix attractifs et l’arrivée progressive de la mobilité électrique.
Pourtant, le débat sur les risques d’espionnage ou de collecte de données via ces véhicules reste quasi inexistant dans l’espace public ivoirien. Les discussions se concentrent davantage sur l’accessibilité, le coût d’usage, la disponibilité des bornes de recharge et la transition énergétique. Aucune mesure restrictive comparable à celles prises en Europe ou aux États-Unis n’a été annoncée par les autorités ivoiriennes.
Cette absence de débat s’explique en partie par le contexte local : le parc automobile ivoirien reste encore largement dominé par les véhicules d’occasion et les marques japonaises et européennes. Les véhicules chinois connectés, bien qu’en forte progression, ne représentent pas encore une masse critique sur les routes. De plus, les enjeux de souveraineté numérique et de cybersécurité liés aux objets connectés ne sont pas encore au cœur des préoccupations politiques et médiatiques.
Un enjeu de souveraineté qui ne peut être ignoré
Les experts en cybersécurité rappellent pourtant que les risques ne se limitent pas aux bases militaires. Les données collectées (géolocalisation, habitudes de déplacement, conversations dans l’habitacle, informations sur les infrastructures traversées) peuvent avoir une valeur stratégique, y compris dans des contextes civils ou économiques.
En Afrique, où les investissements chinois dans les infrastructures, les télécoms et désormais l’automobile sont massifs, la question de la dépendance technologique se pose avec une acuité particulière. La Côte d’Ivoire, qui ambitionne de développer la mobilité électrique, pourrait rapidement se retrouver face à un dilemme : profiter des prix compétitifs des véhicules chinois tout en maîtrisant les risques liés à la sécurité des données.
Pour l’heure, le sujet reste largement confiné aux cercles spécialisés européens et nord-américains. Mais à mesure que le parc de véhicules connectés chinois s’étoffera en Afrique de l’Ouest, la question de la souveraineté numérique et de la protection des données finira probablement par s’imposer aussi à Abidjan.
Stéphane Badobré




