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Escroqueries foncières, publicités mensongères: Pourquoi l’État ivoirien intervient-il toujours après les dégâts ?

Alors que les réseaux sociaux sont devenus le terrain privilégié de campagnes de vente de terrains et d’offres immobilières parfois douteuses, les autorités disposent pourtant de mécanismes de contrôle. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de sanctionner après les plaintes, mais de détecter, vérifier et empêcher en amont les dérives qui exposent des milliers de citoyens à la ruine.

L’affaire révélée cette semaine autour d’une vaste opération de vente de terrains largement promue sur les réseaux sociaux vient remettre sur la table une question devenue lancinante en Côte d’Ivoire : jusqu’où faut-il laisser prospérer une activité avant que l’État ne décide d’intervenir ?
Le 7 octobre 2026, une dame identifiée par les initiales D.R.B. et plusieurs autres personnes ont été déférées devant le Pôle pénal économique et financier (PPEF) dans le cadre d’une enquête pour escroquerie foncière présumée. Selon l’Agence ivoirienne de presse, l’affaire aurait déjà suscité plus d’une centaine de plaintes. Des personnalités et célébrités apparues dans des vidéos de promotion de ces opérations ont également été entendues, leur éventuelle responsabilité devant naturellement être déterminée par la justice.

Cette affaire, qui doit être traitée dans le strict respect de la présomption d’innocence, pose néanmoins une question plus large : fallait-il attendre que les victimes se multiplient pour que le dispositif de contrôle se mette pleinement en mouvement ?
Le phénomène n’est pourtant pas nouveau
Le paradoxe est saisissant.
En mars 2024 déjà, le ministère chargé de la Construction avait publiquement alerté contre la prolifération de publicités trompeuses dans le secteur immobilier, notamment sur les réseaux sociaux et les panneaux d’affichage.
L’administration dénonçait alors des opérateurs privés non répertoriés, dépourvus d’autorisation ou d’agrément, mais qui se présentaient néanmoins comme des promoteurs immobiliers ou des aménageurs fonciers.

Autrement dit, le problème était identifié.
Deux ans plus tard, les mêmes mécanismes semblent continuer à produire leurs effets : vidéos promotionnelles, influenceurs ou personnalités servant de relais, promesses de terrains à des prix attractifs, appels à souscription et, parfois, des victimes qui découvrent trop tard que leur parcelle est inexistante, litigieuse, attribuée à plusieurs personnes ou impossible à sécuriser juridiquement.
Pourquoi attendre les victimes pour contrôler les vendeurs ?
C’est ici que se situe probablement le cœur du débat.
L’État n’est pas dépourvu d’outils. Le ministère chargé de l’Urbanisme encadre notamment l’activité des aménageurs fonciers et prévoit un système d’agrément. Pour obtenir cet agrément, l’aménageur doit notamment justifier de compétences techniques et de moyens appropriés, avec notamment l’intervention de professionnels tels qu’un géomètre-expert, un urbaniste ou un ingénieur VRD.

Dès lors, une question mérite d’être posée publiquement :
Pourquoi une personne peut-elle apparaître pendant des mois sur Facebook, TikTok, WhatsApp ou d’autres plateformes en se présentant comme promoteur, lotisseur, aménageur ou spécialiste du foncier sans que son statut ne soit immédiatement vérifié par les services compétents ?
Dans d’autres secteurs sensibles, lorsqu’un individu revendique une compétence réglementée qu’il ne possède manifestement pas, les administrations ou organismes professionnels peuvent rapidement demander des explications, procéder à des vérifications et, lorsque cela est nécessaire, saisir les autorités judiciaires.
Pourquoi le foncier, qui engage souvent l’intégralité des économies d’une famille, échapperait-il à cette logique de prévention ?
L’État rappelle lui-même que le foncier doit être sécurisé
Le gouvernement ivoirien reconnaît officiellement l’ampleur des difficultés.
En mars 2025, le gouvernement rappelait que l’Arrêté de concession définitive (ACD) est le document qui assure la pleine propriété d’un terrain urbain, et soulignait que seuls les terrains issus d’un lotissement approuvé peuvent normalement faire l’objet d’un ACD. Le même document faisait état de plus de 3 000 requêtes de contentieux reçues chaque année.

Depuis janvier 2025, l’Attestation de Droit d’Usage coutumier (ADU) est par ailleurs présentée comme un instrument destiné à renforcer la traçabilité des transactions et à réduire les risques de doubles attributions.

En juin 2026, le gouvernement allait encore plus loin en affirmant avoir décidé de « reprendre la main » sur la production de certains actes, notamment l’ADU, face à la multiplication des litiges fonciers. L’administration recommande également aux personnes souhaitant acheter un terrain de solliciter un état foncier auprès du Guichet unique du foncier avant toute acquisition.

Ces mesures sont importantes. Mais elles posent une autre question : comment faire en sorte que la protection intervienne avant que l’argent ne soit versé et non après que les victimes ont tout perdu ?
Le citoyen ne devrait pas être son propre enquêteur
Aujourd’hui, le candidat à l’achat d’un terrain doit souvent effectuer lui-même une véritable enquête : rechercher l’existence de l’aménageur, vérifier son agrément, identifier le propriétaire réel du terrain, contrôler le lotissement, vérifier les documents, s’assurer de la situation juridique de la parcelle et, surtout, résister à la pression commerciale.
Or, le citoyen ordinaire n’est ni géomètre, ni juriste, ni urbaniste.
Peut-on réellement lui demander de détecter seul une fraude élaborée par des professionnels?
Le gouvernement recommande précisément de faire établir un état foncier avant l’achat.  Mais cette démarche devrait être accompagnée d’une politique beaucoup plus offensive de prévention.

Passer de la médecine après la mort à la police préventive
Le problème n’est donc pas de réclamer un État qui interdirait toute publicité immobilière sur Internet.
Il s’agit plutôt de réclamer un système de certification et de contrôle facilement vérifiable par le citoyen.
Pourquoi ne pas créer une plateforme publique unique permettant de vérifier, en quelques secondes :
si l’opérateur immobilier est agréé ;
si le lotissement est officiellement approuvé ;
si la zone commercialisée est juridiquement exploitable ;
si le vendeur est habilité à commercialiser les parcelles ;
si les documents produits sont authentiques ;
si des alertes ou procédures existent déjà concernant l’opération ?
Une publicité pourrait alors porter un numéro d’agrément ou un QR code officiel permettant à tout souscripteur de vérifier instantanément la légalité de l’offre.
Les plateformes numériques pourraient également être associées à ce dispositif. Lorsqu’une campagne commerciale présente ostensiblement une opération foncière, pourquoi ne pas exiger une preuve de conformité avant sa diffusion massive ?
Et les influenceurs ?
L’affaire actuelle pose également la question de la responsabilité de ceux qui donnent leur image à des opérations commerciales.
Il faut évidemment éviter tout amalgame : apparaître dans une publicité ne signifie pas automatiquement être complice d’une escroquerie. C’est précisément ce que rappelle la police dans le dossier en cours. La responsabilité individuelle doit être établie par la justice.

Mais le principe de prudence devrait s’appliquer à tous.
Lorsqu’une personnalité recommande publiquement à des milliers de personnes de verser de l’argent pour acquérir des terrains, ne devrait-elle pas être tenue de vérifier que l’opérateur et le produit qu’elle promeut sont légalement autorisés ?
Et lorsqu’un opérateur fait appel à une personnalité pour rassurer les futurs acquéreurs, ne devrait-il pas pouvoir produire immédiatement les justificatifs officiels de son activité ?
Ne plus attendre la catastrophe
La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui de davantage d’outils numériques, administratifs et judiciaires qu’il y a quelques années.
Le ministère a engagé la digitalisation du foncier à travers le Système intégré de gestion du foncier urbain (SIGFU) et affirme que cette digitalisation doit contribuer à sécuriser les opérations.

Il faut désormais franchir une étape supplémentaire : utiliser ces outils pour prévenir les fraudes plutôt que simplement faciliter leur résolution après coup.
Car une escroquerie foncière n’est pas un simple préjudice financier.
Derrière une parcelle vendue plusieurs fois, il y a souvent une famille qui a économisé pendant des années, un fonctionnaire qui a contracté un prêt, un jeune qui voulait construire sa première maison, une diaspora qui investit ses économies dans son pays ou un retraité qui place ses dernières ressources dans un terrain.
Lorsque l’administration intervient après plusieurs centaines de victimes, la question n’est plus seulement celle de la responsabilité des escrocs présumés.
Elle devient celle de l’efficacité de la prévention.
L’État doit-il continuer à être le médecin après la mort ?
La réponse devrait être non.
La lutte contre l’escroquerie foncière ne peut pas reposer uniquement sur les plaintes des victimes, les enquêtes de police et les poursuites judiciaires.
Il faut contrôler avant de laisser vendre, certifier avant de laisser promouvoir et alerter avant de laisser souscrire.
Le citoyen ivoirien ne demande pas que l’État lui garantisse tous ses investissements. Il demande quelque chose de beaucoup plus simple : que lorsqu’un individu prétend exercer légalement une activité réglementée, l’administration puisse dire clairement et rapidement : “oui, il est habilité” ou “non, il ne l’est pas”.
C’est peut-être là que se trouve le véritable changement de paradigme : passer d’un État qui constate les dégâts à un État qui empêche qu’ils surviennent.
Et dans le domaine aussi sensible que le foncier, la meilleure justice reste encore celle qui évite qu’une victime ne le devienne.

Stéphane Badobré et Bambara Soudan