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Cheikh : Un titre qui se proclame, une réalité qui se mérite

À Abidjan, Dakar, Bamako ou Ouagadougou, le mot «cheikh» se décline sur les affiches, les réseaux sociaux et les cartes de visite. Les grands textes de la Tidjaniya décrivent pourtant un cheikh d’un tout autre ordre.

Dans les capitales ouest-africaines, le titre s’est banalisé. Tout le monde se fait appeler aujourd’hui « Cheikh ». Le mot désigne parfois un érudit, un maître d’école coranique ou un aîné respecté, et de plus en plus souvent un prédicateur autoproclamé, avec ses disciples, ses vidéos et ses levées de fonds. Faute de données fiables, impossible de chiffrer le phénomène, mais il est visible à l’œil nu.
Jawâhir al-Ma’ânî (Perles des Sens), un ouvrage fondamental de la Tijâniyya, consacre un passage à la «connaissance de la réalité du Cheikh». Le cheikh accompli y est défini comme celui auquel tous les voiles ont été levés, et qui accède à une vision parfaite de la Présence divine.
Le texte décrit un chemin par étapes. Il commence par la mouhadara (la Présence), à travers un voile encore opaque. Vient ensuite la moukachafa (la Révélation), où le voile s’amincit, puis la mouchahada (la Transparence), où il disparaît presque. Au terme, la mouayana est une vision directe, dégagée de toute trace de concept tiers. Le passage évoque enfin l’« anéantissement » : d’abord partiel, avec conscience de l’état, puis complet, quand toute conscience de soi s’efface.

Le contraste

Ce passage fixe un niveau d’exigence : le cheikh y est une réalisation spirituelle, pas un statut social. Cette définition éclaire le débat actuel, car l’inflation du titre est aussi une question de méthode. Dans les confréries, la tradition veut que la transmission passe par une chaîne et une autorisation. Elle ne s’obtient ni par l’audience, ni par l’autoproclamation.

Une question que les confréries se posent elles-mêmes

Plusieurs facteurs sont souvent avancés pour expliquer la multiplication des cheikhs : la précarité qui rend attractive l’autorité religieuse, le poids des réseaux sociaux, la quête de repères. Il faudrait les vérifier sur le terrain, auprès des responsables de confréries, des chercheurs et des fidèles.

Stéphane Badobré