Il s’agit d’un plaidoyer pour une seconde vie des districts autonomes en les réorganisant plutôt que de les supprimer. C’est une décision qui aurait mérité débat. Mais en Côte d’Ivoire, elle est passée presque sous silence. Le 7 janvier 2026, un décret signé par le président Alassane Ouattara a acté la suppression ( décret No 2026-05/2 du 7 janvier 2026 abrogeant le décret No. 2021-276 du 9 juin 2021 portant création de 12 district autonomes) de 12 districts autonomes, créés en 2021 dans le cadre d’une réforme ambitieuse de décentralisation. Seuls les districts d’Abidjan et de Yamoussoukro ont été maintenus. En une phrase, l’État a tourné la page d’un chantier administratif présenté, cinq ans plus tôt, comme un levier majeur de développement territorial. Trop coûteux, peu efficaces, redondants, les districts supprimés traînaient une réputation difficile. Mais au-delà du constat d’échec, une question demeure, fallait-il supprimer ou corriger ?
Lors de leur création en juin 2021, les districts autonomes devaient incarner une nouvelle étape de la gouvernance locale. Pilotés par des ministres-gouverneurs, ils avaient pour mission de coordonner les politiques publiques, d’impulser le développement régional et de rapprocher l’administration des citoyens. Sur le papier, l’idée tenait la route. Dans les faits, elle s’est heurtée à une architecture administrative déjà dense. Très vite, une difficulté majeure est apparue. Il s’agit de la superposition des districts avec les régions. Loin de simplifier, la réforme a complexifié. Le district de la Vallée du Bandama s’étendait sur le Gbêkê et le Hambol. Celui des Savanes englobait le Poro, le Tchologo et la Bagoué. Le district des Montagnes couvrait, lui, le Tonkpi, le Guémon et le Cavally. Le district du Bas- Sassandra couvrait les régions de San pedro, Gbokle et la Nawa.
Autant de configurations où les responsabilités se chevauchent, où les compétences se diluent, et où l’action publique perd en lisibilité. Cinq ans après leur création, le couperet est tombé. Officiellement, il s’agit de rationaliser l’administration et de réduire une dépense estimée à plusieurs dizaines de milliards de FCFA. Sur le terrain, la décision est perçue par certains comme un aveu d’échec.
Mais en supprimant les districts, l’État ne fait pas disparaître les défis qui avaient justifié leur création. Car la réalité territoriale ivoirienne a profondément évolué.
Des villes sous pression, des outils inadaptés
De grandes agglomérations régionales connaissent aujourd’hui une croissance rapide. Bouaké en est l’exemple le plus frappant. En l’espace de deux décennies, la ville a vu sa population exploser, passant de quelques centaines de milliers d’habitants à près de 1,5 million. Son extension géographique s’est accélérée, multipliant les défis en matière d’urbanisme, de transport et de services publics. Même constat à Korhogo, San Pedro, Man, Daloa ou Abengourou, où l’expansion urbaine dépasse largement le cadre d’une seule commune. Dans ces territoires, la question n’est pas seulement administrative. Elle est structurelle. Comment gouverner efficacement des espaces devenus trop vastes, trop complexes, pour les outils actuels ?
Dans ce paysage contrasté, deux exceptions subsistent à savoir Abidjan et Yamoussoukro. Leurs districts autonomes ont été maintenus. Ce choix est loin d’être anodin. Car dans ces deux cas, le district joue un rôle clair à savoir coordonner, planifier, structurer. Il ne se superpose pas de manière confuse, il organise. Il ne concurrence pas, il arbitre.
Autrement dit, il fonctionne. Réorganiser semble donc être l’option oubliée par les gouvernants actuels. À moins que le pouvoir ait supprimer pour réorganiser. Il doit certainement s’agir d’un tabula rasa pour repartir à nouveau. Dès lors, une alternative s’impose, à savoir réorganiser les districts plutôt que de les supprimer. Cela suppose de repenser leur périmètre, de clarifier leurs compétences et de les adapter aux réalités locales.
À Bouaké, par exemple, une telle réforme pourrait passer par un redécoupage de la région du Gbêkê et la création d’un district autonome centré sur l’agglomération. A côté subsisterait toujours la région de Gbêkê ou tout autre nom, la région du Goli par exemple, avec pour capitale Beoumi et pour départements rattachés Sakassou et Botro. Nous voyons donc un “Grand Bouaké” ou Gbêkê structuré autour de plusieurs communes notamment Gbêkêkro, Ahougnanssou, Koko, Kennedy , Belleville, Brobo, Djébonoua, avec des extensions possibles vers Languibonou, Diabo et Bamoro, qui permettrait une gestion plus cohérente d’un espace urbain en pleine expansion. Il s’agit d’une organisation inspirée du modèle d’Abidjan, mais adaptée aux réalités locales. Le district autonome d’Abidjan est-il besoin de le rappeler se compose de 13 communes. Il a fallu le district autonome d’Abidjan pour donner à ces 13 entités que sont Abobo, Yopougon, Adjamé, Plateau, Attecoubé, Treichville, Koumassi, Port-Bouet, Marcory, Cocody, Bingerville, Anyama et Songon. Avant, il eut la ville d’Abidjan avec ses 10 communes. Il ne faut donc pas enterrer une idée utile qu’est le district autonome. Il faut créer à l’image d’Abidjan et Yamoussoukro, trois autres district à Bouaké, Korhogo, Man, San Pedro ou Abegourou pour passer à 5 voire 6 le nombre de district.
Il convient de retenir que la suppression des districts autonomes ne doit pas clore le débat. Elle doit, au contraire, l’ouvrir. Car derrière l’échec d’une réforme, il y a souvent une idée valable mal exécutée. Et dans un pays en pleine mutation territoriale, l’échelon du district conserve toute sa pertinence. La Côte d’Ivoire n’a peut-être pas eu tort de créer des districts. Elle a sans doute eu tort de ne pas les ajuster à temps. Certainement que le pouvoir Ouattara ou les pouvoirs suivants le feront.
Allah Kouamé, Journaliste- écrivain
































