Il existe une dimension de la pensée politique et du modèle de développement d’Houphouët-Boigny dont on parle relativement peu.

Je ne parle pas ici de l’Houphouët-Boigny symbole, ni de l’Houphouët-Boigny objet de nostalgie politique. Je parle d’une certaine conception de l’État et du développement national qui consiste à s’appuyer sur des relais territoriaux capables de transformer leur proximité avec le pouvoir en opportunités de développement pour leurs territoires.

On pourrait appeler cela une géopolitique territoriale du développement. L’idée est assez simple. Un État ne peut pas tout voir, tout entendre et tout faire depuis sa capitale. Il a donc besoin, dans les différentes régions du pays, d’hommes et de femmes capables de connaître intimement les réalités locales, d’en faire remonter les besoins, de mobiliser les administrations, d’attirer les investissements et de transformer une position de responsabilité nationale en accélérateur de développement local.

Ce modèle n’a évidemment pas fonctionné partout avec la même efficacité. Et il serait naïf de prétendre que toutes les réalisations d’une région sont exclusivement imputables à l’action personnelle de son fils placé à un poste de responsabilité.

Mais il serait tout aussi naïf de nier une réalité ivoirienne que certains de nos grands commis de l’État, ministres, directeurs généraux, présidents d’institutions ou élus ont utilisé leur influence et leur capacité de mobilisation pour accélérer le développement de leur terroir.

Prenons quelques exemples. À Djèkanou, Abdoulaye Diallo, qui n’était pourtant qu’un chargé de mission à la Présidence de la République, a contribué à transformer profondément cette petite localité qui, à l’époque, était loin d’avoir l’importance administrative et économique qu’elle possède aujourd’hui.

Je me souviens notamment d’une réalité qui pouvait paraître presque paradoxale dans les années 1990. Dimbokro, alors chef-lieu de région, ne disposait pas de certains équipements sanitaires dont bénéficiait Djèkanou. Pour certains examens radiologiques, il fallait parcourir plusieurs dizaines de kilomètres.

À Assandré, Amani Goli, alors directeur général des Impôts, aurait également contribué, à son niveau, à impulser plusieurs initiatives socio-économiques en faveur de sa localité.

À Sakassou, Paul Akoto Yao, ancien ministre de l’Éducation nationale, a laissé son nom à un établissement scolaire devenu emblématique ; le lycée moderne Paul Akoto Yao.

Sous le président Henri Konan Bédié, Daoukro a, pour sa part, bénéficié d’un certain nombre d’investissements et d’infrastructures qui ont contribué à renforcer son statut et son attractivité, tout comme Houphouet l’avait lui-même fait pour Yakro et que Ouattara fait aujourd’hui pour Kong.

Plus récemment, sous le président Alassane Ouattara, la dynamique est particulièrement visible dans le Nord.

À Korhogo, Amadou Gon Coulibaly a incontestablement contribué, depuis les responsabilités nationales qu’il a exercées, à accélérer la transformation de sa ville et du Poro.

Dans le Tchologo, Téné Birahima Ouattara a également mis sa position nationale et son mandat à la tête du Conseil régional au service d’une dynamique territoriale dont les effets sont aujourd’hui visibles dans des domaines tels que les infrastructures, sécurité, santé, énergie, équipements sociaux et projets structurants.

Le port sec de Ferkessédougou, par exemple, constitue un projet d’envergure nationale, mais il porte également une promesse majeure de transformation économique du territoire.

Les investissements récents dans les infrastructures sanitaires et de sécurité à Ferkessédougou et Korhogo, comme la centrale solaire de Sokoro 2, illustrent également cette capacité à faire converger les politiques nationales et les besoins d’un territoire.

Cette logique n’est d’ailleurs pas propre au Nord. Dans l’Ouest, la dynamique que l’on observe aujourd’hui dans le Cavally, sous l’impulsion de sa présidente de Conseil régional, participe de la même philosophie. À savoir, utiliser les leviers institutionnels disponibles pour accélérer le développement d’un territoire.

Il faut donc cesser de considérer systématiquement la réussite territoriale d’un cadre comme du favoritisme. Il existe une différence fondamentale entre le favoritisme et le plaidoyer territorial.

Le favoritisme consiste à détourner les ressources publiques au profit de sa famille, de son clan ou de ses proches. Le plaidoyer territorial consiste, au contraire, à utiliser légitimement son influence pour que son territoire bénéficie de projets auxquels il a droit au même titre que les autres territoires de la République. C’est une nuance essentielle.

Un ministre originaire de Korhogo ne doit évidemment pas devenir le ministre « de Korhogo ». Mais il serait également absurde d’attendre de lui qu’il soit indifférent au fait que Korhogo manque d’un hôpital, d’une route, d’une université, d’une zone industrielle ou d’un équipement sportif.

Son rôle est de faire en sorte que le problème soit connu, documenté, inscrit dans les priorités et, lorsque cela est justifié, traité par l’État. C’est cela, à mon sens, la conception intelligente du développement par les relais territoriaux.

Et c’est précisément là que certains de nos « grands » perdent parfois de vue l’essentiel. Ils obtiennent une nomination à un poste important et considèrent cette nomination comme une récompense personnelle.

Ils construisent leur propre carrière. Ils sécurisent leur famille. Ils consolident leur clan. Ils accumulent des réseaux. Mais ils oublient la chose fondamentale qu’un poste de pouvoir n’est pas seulement un privilège ; c’est aussi un levier de responsabilité.

Lorsqu’un homme ou une femme accède à une haute fonction de l’État, il ne devient pas propriétaire du pouvoir. Il devient dépositaire d’une capacité d’action supplémentaire.

Et cette capacité devrait bénéficier à la République tout entière, mais aussi, légitimement, à son territoire lorsqu’il s’agit d’y faire corriger des déficits historiques, d’y attirer des investissements ou d’y créer des opportunités.

C’est probablement l’une des leçons les plus intéressantes que l’on peut tirer de l’expérience ivoirienne depuis Houphouët-Boigny.

L’État ne peut pas tout faire. Il lui faut donc des relais. Des relais politiques. Des relais administratifs, économiques, intellectuels et locaux.

Mais surtout, il lui faut des hommes et des femmes qui comprennent que leur ascension individuelle doit pouvoir produire une externalité positive pour la collectivité. C’est ainsi qu’une nomination cesse d’être simplement une promotion individuelle pour devenir un instrument de transformation territoriale.

C’est pourquoi je veux saluer tous ces fils et filles de nos régions qui, hier comme aujourd’hui, ont compris cette responsabilité. Ils ne doivent pas être considérés comme des privilégiés parce qu’ils ont contribué au développement de leur territoire.

Ils doivent plutôt être encouragés à faire davantage, à condition que leur action respecte naturellement les règles de la République, la transparence et l’égalité entre les citoyens.

Car au fond, le véritable enjeu n’est pas de savoir quelle région bénéficie le plus de ses fils placés au pouvoir. Le véritable enjeu est de faire en sorte que chaque région puisse disposer de suffisamment de fils et de filles compétents, influents et désintéressés pour défendre efficacement ses intérêts légitimes.

Jean Bonin, président du mouvement Fraternité Ivoirienne pour l’Entente et la Renaissance (FIER)