Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire. Cinq cimetières municipaux – Williamsville, Abobo, Yopougon, Koumassi et Port-Bouët – s’étendent sur des dizaines d’hectares. Officiellement lieux de recueillement et de repos éternel. Dans les faits, pour une frange croissante de la population, des refuges de dernière extrémité.
À Williamsville, l’un des plus importants et prestigieux, la scène a fait le tour des réseaux et des médias locaux en 2025. Une famille se rend sur sa concession. Le caveau familial, cadenassé, confié à un gardien rémunéré, devait abriter les dépouilles de plusieurs générations. À l’intérieur : des matelas, des nattes, des ustensiles de cuisine, des bouteilles de gaz, des vêtements suspendus. Et un atelier de couture en activité. Des sans-abri – familles entières – y avaient installé leur quotidien. Le gardien, selon les proches, aurait transformé le lieu en logement de fortune, percevant des loyers. Stupeur, indignation, renforcement des cadenas. Mais le fait est là : le caveau était devenu un studio.
Ce n’est pas un cas isolé. À Port-Bouët, après les opérations de déguerpissement de 2024 destinées à « libérer les espaces publics », des centaines de familles se sont retrouvées sans toit. Certaines ont posé leurs nattes directement sur les tombes. Un menuisier a reconstruit son atelier à côté de la sépulture de son père. Des enfants en uniforme scolaire y font la sieste entre midi et deux, faute d’endroit plus sûr. L’eau de lessive se trouve dans un bras d’eau trouble. L’intimité a disparu. « C’est ici qu’on vit maintenant », confient les survivants de ces opérations, encore sous le choc des pelleteuses et des lacrymogènes. Les promesses de relogement à Anani ou ailleurs restent, pour beaucoup, lettre morte.
Plus loin dans le temps, d’autres images : après les inondations de 2018, des sinistrés du quartier Abattoir avaient déjà trouvé refuge dans le cimetière de Port-Bouët, couchés sur les pierres tombales. « En tant qu’homme vivant, on ne doit pas dormir dans un cimetière, mais on a nulle part où aller », expliquait alors une mère de famille.
Une économie parallèle au milieu des sépultures
Les cimetières d’Abidjan ne sont pas seulement des refuges nocturnes. Ils constituent un véritable écosystème économique informel. Fossoyeurs qui mendient un pourboire au moment de l’enterrement (« Parents, aidez-nous à cause de Dieu »), maçons qui construisent les tombeaux, jeunes et enfants qui lavent les caveaux et sarclent les herbes pour 300 à 5 000 francs CFA, vendeuses de beignets et de sucreries, « chercheurs de tombes » qui aident les familles perdues dans le labyrinthe des concessions. Des enfants de 9 à 15 ans, souvent déscolarisés ou en vacances, s’infiltrent par les clôtures effondrées. Pour eux, la mort n’est plus un tabou : c’est un moyen de survivre ou d’aider aux frais scolaires.
Dans la journée, certains cimetières ressemblent à un marché. Le soir, d’autres réalités apparaissent. Des délinquants dorment sur les tombes, fument du cannabis ou consomment d’autres substances. Des témoignages plus anciens évoquent même des trafics plus sombres. Les autorités du District reconnaissent la difficulté de sécuriser des sites parfois non clôturés, vastes (jusqu’à 56 hectares à Abobo) et mal entretenus. Les familles, elles, se plaignent de tombes vandalisées, de cadenas forcés, d’ossements parfois convoités pour des pratiques occultes.
Le miroir d’une crise sociale
Pourquoi les vivants s’installent-ils chez les morts ? La réponse est brutale : la pression foncière, l’explosion des loyers, les déguerpissements répétés sans solutions de relogement durables, la précarité extrême. Abidjan attire, grossit, expulse. Les plus fragiles se retrouvent sans alternative. Le caveau, « trop grand pour de simples dépouilles » aux yeux de certains, devient un abri. Les tombes, des lits de fortune. Les interdits culturels et moraux cèdent face à la nécessité de survivre.
Les responsables du District insistent sur la gestion des concessions (5 ans, 30 ans, 99 ans selon les tarifs), sur la nécessité pour les familles d’entretenir elles-mêmes les sépultures, et sur les projets de clôture. Mais sur le terrain, le sentiment d’abandon domine. Quand un caveau familial devient un logement et qu’un atelier de couture y fonctionne, ce n’est plus seulement le repos des morts qui est en jeu. C’est la dignité des vivants qui se mesure à l’aune de l’incapacité collective à loger les plus pauvres.
Dans les allées de Williamsville, d’Abobo ou de Port-Bouët, le silence n’est jamais total. On y entend le bruit des outils, les conversations des enfants, parfois le rire, souvent la plainte. Les morts, eux, ne disent rien. Les vivants, eux, continuent de chercher un toit. Même s’il faut le trouver sous une dalle de béton, entre deux croix.
Stéphane Badobré




