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[Tribune] En Côte d’Ivoire, une armée à réformer

Par Arthur Banga
Docteur en relations internationales et en histoire des stratégies militaires. Enseignant-chercheur à l’université Félix Houphouët-Boigny à Abidjan. (Docteur en relations internationales et en histoire des stratégies militaires. Enseignant-chercheur à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan et chercheur rattaché à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire de Paris, il est aussi consultant en stratégie et analyste au sein du Réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel (2r3s).)

Au cours de la prochaine présidentielle de 2020, les forces du pays seront amenées à opérer dans un environnement délicat. Voici quelques pistes de réflexion pouvant pallier les défis de la défense ivoirienne.

À un peu plus d’un an de la présidentielle, c’est peu dire que les questions de défense et de sécurité sont au cœur des préoccupations des Ivoiriens. La décennie de guerre, le traumatisme des mutineries de 2017 et les menaces sécuritaires de plus en plus pernicieuses dans la sous-région y contribuent grandement. Il apparaît intéressant, dans ce contexte, de s’interroger sur les défis de la défense ivoirienne et de proposer quelques pistes de réflexion.

De fait, les forces du pays vont être amenées à opérer dans un environnement délicat. D’abord, les tensions liées aux élections peuvent déboucher sur des situations de maintien de l’ordre (marches non autorisées, arrestations) lors desquelles les forces de sécurité devront agir de manière prudente et mesurée, sous peine d’entamer davantage la confiance – déjà mise à mal – entre l’armée et la nation.

AU SUD, LE LONG DES CÔTES, C’EST LA PIRATERIE MARITIME QUI PREND DE L’AMPLEUR À MESURE QUE LA VALEUR STRATÉGIQUE DU GOLFE DE GUINÉE S’ACCROÎT

Dans l’œil du cyclone jihadiste
Ensuite, la prolifération et la dangerosité des menaces sécuritaires liées à la poussée des groupes terroristes sahéliens vers le sud du Burkina et du Mali, avec son corollaire de conflits intercommunautaires, rappellent que la Côte d’Ivoire est dans l’œil du cyclone jihadiste. Au sud, le long des côtes, c’est la piraterie maritime qui prend de l’ampleur à mesure que la valeur stratégique du golfe de Guinée s’accroît. Quand on y ajoute le grand banditisme et les inquiétudes sur la réussite du désarmement, on prend conscience de la fragilité de sa position. D’autant que l’outil sécuritaire ivoirien, en dépit des efforts consentis par les autorités, ne semble pas totalement sorti de la zone de turbulence.

En effet, le niveau d’instruction générale des soldats – particulièrement ceux qui sont issus de l’ancienne rébellion – reste faible. Les promotions exceptionnelles résultant des accords de 2017 ont miné les efforts accomplis pour parvenir à une pyramide des grades plus conventionnelle. Malgré l’achat de matériel, les problèmes d’équipement retardent la projection des troupes au Mali, traduisant ainsi la persistance de certaines difficultés.

L’ÉTAT DOIT ABSOLUMENT POURSUIVRE ET INTENSIFIER LES RÉFORMES ENTAMÉES

Les commentaires qui ont suivi les dernières nominations – obligeant le colonel Hervé Touré, alias Vetcho, issu de l’ex-rébellion des Forces nouvelles, à produire un communiqué pour réaffirmer sa loyauté au président – témoignent, quant à eux, de suspicions et de tensions latentes. Enfin les Ivoiriens, habitués depuis 2000 à voir l’armée s’immiscer dans les questions électorales, s’interrogent sur sa capacité à garantir l’expression de la démocratie et, plus généralement, le respect de l’État de droit lors des futures échéances.

Intensification des réformes
Ce diagnostic impose la prise de certaines mesures. L’État doit absolument poursuivre et intensifier les réformes entamées, notamment dans l’amélioration du cadre de travail (modernisation des casernes, construction d’hôpitaux militaires) et dans le renforcement des équipements. Le savoir-faire des terroristes l’impose.

Mais au-delà, il faut travailler à l’amélioration de la qualité humaine en insistant sur la formation – tant initiale que continue – des militaires et gendarmes ivoiriens. Celle-ci doit être innovante et adaptée à la nature diffuse de la menace, au maintien de l’ordre dans le respect des droits de l’homme, et, plus généralement, doit être conforme à la déontologie militaire. Ce dernier aspect contribuera au renforcement du lien entre l’armée et la nation, un autre chantier clé de la défense ivoirienne.

À moyen terme, il faut travailler à une nouvelle planification de la défense ivoirienne sur la période 2020-2025. Les états-majors politiques doivent profiter de la campagne électorale à venir pour proposer une alternative à l’actuelle loi de programmation militaire. Le nouveau texte devra viser une professionnalisation totale à travers le rajeunissement des effectifs, une meilleure structuration des unités, le respect des standards internationaux quant à la pyramide des grades et le renouvellement des équipements. Il doit aussi prévoir la mise en place d’outils stratégiques – institut plus fonctionnel et école de guerre – et une meilleure gouvernance des questions de sécurité par le biais d’un plus grand contrôle de la part du Parlement.

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